Lyrics Many Yem / Photos © Julien Pitinome – ENCRAGE

« Des racines et des rêves »  sonne comme une ballade, dans une quête identitaire sans rocade. 

Dans cette websérie, fruit d’un travail collectif (avec le Labo 148 de la Condition Publique à Roubaix) et à la fois personnel, Théo Yossa, chemine là où d’autres ont passé leur route. Pas à pas, dans les rues de Roubaix qu’il connait quasiment par coeur, son âme se construit dans un corps non sans douleur. Des maux pour un slam inspiré d’autres mots, de ceux qui font de cette ville une richesse culturelle, en y apportant leur grain de sel.

Guidé par les inspirations du jeune créatif, on part le temps d’une rencontre, à la découverte d’autres artistes. Ils et elles sont producteur de musique, rapeur et rapeuse, « sapeur » et aussi danseuses.

Ces six personnalités (Lyna, Lunzi, Ismaël, Jeannine, Sabiha et Joël) à la veine artistique, sillonnent une artère commune dont le coeur est Roubaix. On y découvre alors, l’univers teinté de leurs influences multiculturelles. Les protagonistes nous livrent ici,  les raisons et l’évidence de s’emparer de leur propre histoire.

« Parce qu’on est né ici mais que notre histoire a commencé ailleurs » 

Avec Théo ça ne peut être ni tout noir, ni tout blanc. Il avance ici avec nuances pour explorer son « chant » des possibles, dans un slam aboutit et construit à petit feu, à petit « je ». Lui, qui n’assume toujours pas son écriture, n’y voit pourtant aucun blème à commencer chacun de ses projets par un poème.

Celui qui se nomme Monsieur Projet, en a évidemment d’autres. Pour le moment, en véritable instigateur , il continue d’aider de jeunes talents à développer leur propre projet avec son organisme social et créatif, qu’il a appelé Carré Bleu. Un homonyme qui prend sa source dans Pacifique, l’album de rap de Disiz la Peste dont il est l’un des plus grands fans. 

C’est donc sur cette note,  inspirée de ladite chanson, que prendra forme cette première interview (ci-dessous).

Chaque semaine, on découvrira sur Fumigenemag, chacun des six personnages de ce slam movie d’une dizaine de minutes, à suivre sur le site de France 3 Hauts-de- France.



« J’aimais pas les profs, j’aimais pas les cours. Près d’la fenêtre, j’zyeutais la cour »


Extrait des paroles de Carré Bleu de Disiz la Peste

Est ce que ta scolarité a joué un rôle prépondérant dans ce que tu fais aujourd’hui? 

C’était pas quelque chose qui me passionnait,  c’est seulement maintenant que ça me sert vraiment. Aujourd’hui je suis à l’EDHEC à Roubaix. Mais j’ai pas une scolarité de ouf. 

Est ce qu’on a besoin d’avoir une scolarité de ouf pour être créatif justement?

J’pense que pour être créatif, il faut avoir une certaine forme d’intelligence. Parce qu’il faut déjà connaitre avant de pouvoir créer. Il faut essayer de trouver des nouveaux moyens, de nouvelles alternatives à c’que tu connais déjà et là la démarche elle est plus intéressante, plus créative. 

En arrière plan, y’avait les tours
Et, à quinze piges, j’avais déjà fait l’tour

Extrait des paroles de Carré Bleu de Disiz la Peste

Ton arrière plan à toi, c’est Roubaix, et tes quinze ans c’était hier, puisque tu n’as que 19 ans aujourd’hui. Avec ton expérience et tes multiples projets, est-ce que tu penses avoir fait le tour? 

Quand tu grandis dans une ville comme Roubaix qui est en banlieue, avant j’avais le sentiment d’être ouvert mais en fait je l’étais pas. Parce que je restais vraiment qu’ici, entouré de briques rouges sans arrivé à voir au-dessus de ça. 

Et quand j’ai l’impression d’avoir fait le tour dans mes projets, j’essaie de refaire le tour mais dans de nouveaux endroits. J’aime pas faire la même chose à chaque fois. 

Pour fuir le désastre, j’ai fait des astres. Un point de mire loin de la vie. J’ai fait des mots, des vaisseaux spatiaux. Pour m’envoler loin de la ville

Extrait des paroles de Carré Bleu de Disiz la Peste

Avec ce docu, tu nous emmènes en balade pour finir chaque épisode par un morceau de slam. 

Est-ce que la création, jouer avec les mots, c’est pour toi une façon de fuir la réalité ou c’est moyen de mieux l’accepter? 

Ahh c’est vraiment un moyen pour mieux l’accepter. Surtout que pour moi l’écriture, c’est quelque chose que je vis de manière très thérapeutique. Y’a pas cette idée de s’évader, c’est surtout de mettre des mots là où j’ai mal, un instant T posé, un statut quo, une pensée que j’ai à un moment donné. 

Chétif et pauvre qui sait pas qu’il est beau. Pour qui y’a pas de dermato pour son genre de problème de peau.

Extrait des paroles de Carré Bleu de Disiz la Peste

Est ce que tu penses que l’image, l’apparence ou le style prend une tout autre importance dans la recherche de notre identité culturelle?

C’est la première chose que tu vas faire quand t’es en quête d’identité. C’est surtout l’ image qui va parler avant les mots, avant la quête de sens. Y’a le truc du sentiment d’appartenance. On a beau dire qu’on a un style propre à nous mais en tout cas c’est un style qui se dégage dans un groupe auquel on appartient. C’est vraiment rare d’affirmer son identité et de ne pas le faire à travers les vêtements. 

J’suis un orfèvre, j’mets des ornements sur une vie laide

Extrait des paroles de Carré Bleu de Disiz la Peste

S’il n’y avait pas eu ces rencontres,  ces projets que tu mènes vers cette quête identitaire, est-ce que tu penses que ta vie aurait été aussi belle sans ces questionnements?

Ces questionnements, c’est ce qui a rendu ma vie plus pétillante. Surtout quand t’as pas l’occasion de partir facilement en vacances, te déplacer. Moi, ma seule occasion c’était de faire des projets, aller trouver de l’argent pour faire des choses et bouger. Donc non, non, non. Cette espèce de frénésie à la création j’sais pas si c’est un mal pour un bien parce que je travaille beaucoup et j’essaie de faire toujours plus vite. J’pense que là, j’ai besoin de prendre plus de temps pour faire les choses.

Est-ce que tu penses que ta double culture t’a amené a avoir autant de créativité ou tu penses que c’est ta créativité qui t’as mené à te questionner sur ta double culture? 

Quand tu nais métis avec deux cultures différentes comme celle de ma mère et celle de mon père qui est camerounais. J’pense que t’es obligé de passer par une crise identitaire. Parce que t’es dans un pays qui a du mal, il faut le dire, à accepter l’autre part. Tu vis difficilement cette double identité et t’as du mal à te repérer parce que les gens te ramènent souvent à ton image, au fait d’être noir. Alors qu’on n’est pas que noir. 

Ma mère elle est blanche et elle a joué une part majeure, si ce n’est la totalité de mon éducation.  Moi, j’ai été éduqué avec mes cousins et ma grand-mère qui, pour le coup, sont blancs. Et tu comprends pas pourquoi, quand tu parles avec les gens de tes influences culturelles, ils te les ramènent qu’à l’Afrique alors qu’en fait c’est les mêmes que les leurs. 

Cette série-documentaire tourne autour de tes origines, ton père est camerounais et ta mère est française, est-ce que t’as dû aussi faire des recherches du côté de ta mère? 

J’avais pas tant de recherche à faire puisque ma famille elle vit ici, à Wormhout, dans la campagne des Flandres dans les Hauts de France. J’ les vois régulièrement et c’est quelque chose que j’ai intégré assez facilement. Alors que quand on te parle de culture africaine, c’est déjà très loin, beaucoup plus distant par rapport à toi.

C’ qui est marrant avec le tournage de la série, j’me suis rendu compte que, parmi ceux que j’interroge, qui ont aussi grandi avec des parents d’origine africaine,  j’ai pas du tout le même rapport aux influences culturelles. Parce que moi, elle viennent d’abord des rencontres que j’ai pu faire à Roubaix et après seulement, elle viennent de mon père.  


Donc contente-toi de c’que t’as, mais pas d’c’que t’es

Extrait des paroles de Carré Bleu de Disiz la Peste

Toi, qu’est ce que t’as aujourd’hui qui fait la personne que tu es maintenant?

Ça fait peut-être cliché si j’dis ça mais j’ dirais ma mère. C’est un peu mon métronome. C’est un peu mon couteau suisse de tous mes sentiments et de mes émotions. C’est vraiment elle qui fait que je  peux me retrouver et aussi me mettre pleinement dans mes projets. Sans elle, ça n’aurait pas été possible. Elle a toujours été là pour me motiver, me booster et surtout me laisser faire. Ma mère, elle a tout fait en sorte pour que j’puisse me mettre à 100% dans mes projets, que ce soit financièrement ou par rapport à la liberté qu’elle m’accordait. Et ça très très jeune. Et tout le monde n’a pas cette chance là.



Des Racines et des Rêves”, un slam movie sur la culture afro-roubaisienne


Une web-série documentaire de 6 x 10' et son clip, co-écrite par le LABO 148, Flora Beillouin, Quentin Obarowski et Julien Pitinome, réalisée par Quentin Obarowski, et signée "Les Haut-Parleurs". Une coproduction de France 3 Hauts-de-France et Fablabchannel, avec la participation de Pictanovoet du CNC.
Un projet collaboratif avec le Labo 148 de La Condition Publique et l'ESJ Lille. Dans le cadre de la Saison Africa2020 avec l’Institut français.



Musique : (BAMI PROD). Auteur et interprète : .