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Nora Hamdi signe son second long métrage, sorti en salle fin septembre. Dans « La maquisarde », tirée de son livre éponyme, elle relate l’histoire de ces femmes engagées dans la guerre d’Algérie.

« Ce sont ces femmes populaires, ces femmes ordinaires qui m’intéressent, il y a des icônes, on en parle et d’ailleurs c’est très bien, c’est admirable mais je voulais que chaque  femme soit mise en avant, comme dans le film la paysanne »

 

Nora Hamdi, faut-il encore la présenter ?

Après une belle et longue expérience artistique où la peinture règne en maître, Nora devient une écrivaine talentueuse de romans et nouvelles.

Elle co-écrit en 2002 avec Virginie Despentes, « Trois étoiles » et poursuit en 2003 avec sa première nouvelle « La fille de Pissevin » pour un théâtre nîmois. En 2011, l’âme artistique est toujours présente et donne naissance à son roman, « La couleur dans les mains ». Ce récit poignant de la vie  d’une enfant déracinée, Yasmine,  fait écho aux sujets de prédilection de l’auteure, l’Algérie, l’identité et la peinture. En 2004, Son roman « Des poupées et des anges », sera adapté au cinéma. Elle en signera la mise en 2008, son premier long métrage.

L’aventure est si belle qu’elle ne s’arrête pas, son amour pour l’écriture et sa quête constante vont l’amener à écrire « La Maquisarde » en 2014, après trois années de recherches en Algérie et en France. Elle nous livre dans cet entretien les coulisses de cette aventure qui l’a menée du roman au film sorti en salle le 16 septembre.

Du roman au film…une évidence à toute épreuve

L’écriture d’un roman est un travail de longue haleine, d’inspiration, de recherches, son adaptation en film, l’est tout autant. Nora Hamdi nous rappelle que prendre une telle décision est loin d’être chose facile. « Je me suis posée beaucoup de questions avant de repartir sur un autre film, car c’est beaucoup de travail, beaucoup d’énergie, si je peux faire sortir de l’ombre des personnes dont on ne parle pas, si je le fais, il faut que cela ait du sens, donc  avec La Maquisarde, si ce n’est pas moi qui parle de ses femmes populaires, qui le fera ?  J’ai la chance d’être cinéaste, il faut le faire, il faut donc mettre la lumière sur ces personnes-là. ».

Parmi ces femmes, il y a celle qui est la plus importante pour elle, sa maman. C’est elle qui a inspiré le roman, le film, ce personnage éponyme du maquis que Nora Hamdi va (re)découvrir dans sa quête, « Des femmes populaires, donc comme ma mère, auxquelles on ne donne pas la parole. Je me suis dit, allons sur quelque chose d’historique et qui me concerne ainsi que cette génération ».

Une histoire personnelle qui servira donc de base pour un réel travail de recherche historique et de terrain, une œuvre qui n’est pas seulement un  récit biographique. Ecrire sur le passé de ses proches et l’adapter au cinéma aurait pu susciter de l’appréhension par l’auteure, il n’en est rien pour Nora Hamdi « Mes proches ont l’habitude, avec le livre ils avaient compris mon travail de mise en scène, et c’est flatteur de parler de cette période, c’est assez positif ».

Si son premier long-métrage est le fruit d’une « grosse production », il n’en est rien pour « La Maquisarde ». « J’ai rencontré pas mal d’obstacles, notamment en Algérie. L’écosystème autour du cinéma se développe mais par exemple pour le casting il n’y avait qu’une seule agence. Ensuite je suis rentrée et j’ai trouvé un producteur qui m’a soutenu pour proposer le projet et le casting a commencé. Puis pour des raisons que j’ignore le producteur a décidé d’arrêter. Je me suis demandée ce que j’allais faire, si j’allais laisser tomber, sachant que ça couterait très cher si je le faisais comme dans le livre. Puis j’ai vu un documentaire sur les films à petit budget, j’ai tenté le truc et je me suis lancée ! On m’a proposé un lieu pour le tournage, il fallait que je monte tout en deux mois ! Je ne pouvais plus reculer ! Ca m’a fait un peu peur, mais j’y suis parvenue notamment grâce à des partenariats comme Leica Images ».

Retracer l’Histoire, leurs histoires

Ce film est le fruit de la détermination de Nora Hamdi à retracer une partie de l’histoire de ces femmes résistantes de la guerre d’Algérie en 1956, celles qui sont très peu évoquées dans les livres d’Histoire.  En évoquant cela, Nora le confirme « Il y a encore peu de traces et d’ailleurs j’ai eu un débat avec une historienne il y a quelques jours, Raphaëlle Branche (historienne spécialisée sur les violences en temps de guerre) qui s’est penchée là-dessus. Beaucoup de recherches ont été faites du côté des hommes mais peu sur les femmes. Si ce ne sont pas les femmes concernées qui en parlent –  et parler de femmes dans la guerre d’Algérie, ça fait beaucoup – du coup ils n’osent pas en parler. C’est le moment d’oser car si on ne le fait pas, on n’existera pas avec nos petits moyens. J’avais fait cela avec mon premier film, « Des poupées et des anges », certes très financé mais c’était pour parler des filles en banlieue. Il faut y aller car si on attend après les autres on retombe dans un truc un peu cliché et dans les esprits ce n’est pas vendeur, ce qui est faux car il y a une population qui veut savoir ce qui s’est passé, c’est une histoire qui concerne la France et l’Algérie. Parce que je parle des femmes, les gens ne veulent pas entendre »

La question du féminisme est donc naturellement abordée. Certes, les recherches sur ces femmes résistantes et populaires ayant participé à l’indépendance de l’Algérie et restées dans l’anonymat sont peu nombreuses, mais l’éveil des consciences en France et en Algérie est impulsé par ces résistantes et leurs descendantes.

« Ce sont pour beaucoup des femmes qui m’ont aidée et soutenue. Un féminisme s’est développé en France et en Algérie. J’y suis restée assez longtemps et les femmes ont compris que si elles ne prenaient pas la parole, personne ne le ferait. J’espère que cela va continuer car en face il y a encore des murs »

La force du personnage de  cette jeune paysanne kabyle, Neîla, est telle, qu’il semble évident que sa destinée soit celle de la maquisarde. Un rôle qu’elle n’a guère choisi, et qui, au-delà de l’épreuve, va amplifier un courage insoupçonné. Une femme qui pourrait être un symbole national de la résistance féminine de la guerre d’Algérie. Interrogée sur cette incarnation, la réalisatrice, fille de la maquisarde l’affirme :

« Oui complètement et je trouve que paradoxalement ces femmes de cette génération était bien plus modernes que celles d’aujourd’hui, elles savaient ce que c’était une femme sans droit. Nous, nous avions déjà le féminisme sous nos yeux. Pour ces femmes rien n’existait à cette époque, surtout pour la paysanne qui ne pouvait pas sortir. J’ai une grande admiration pour ces femmes qui ont fait beaucoup pour l’Algérie mais qui n’ont pas pris la parole. Il y a aussi une forme de déception chez elles, elles ont si peu été mises en lumière. Ce sont ces femmes populaires, ces femmes ordinaires qui m’intéressent, il y a des icônes, on en parle et d’ailleurs c’est très bien, c’est admirable mais je voulais que chaque femme soit mise en avant. Je me suis inspirée de ma mère qui a eu une éducation musulmane mais très traditionnelle, très conservatrice, où l’homme prend la parole.  Mais dans chaque famille c’est différent, la femme est très importante, ma mère est très importante. Je connaissais l’histoire de ma maman mais pas celle de la jeune fille, de la femme. Pour moi cela a été une réelle découverte. Elle incarnait la femme forte, la femme paysanne qui tenait son foyer pendant que les hommes étaient à la guerre. Elles géraient aussi les champs, elles avaient un autre rôle qui a développé une conscience politique qui est devenu un engagement pour le pays ».

 

Un film d’avenir

Le film sorti en salle le 16 septembre a donc été couvert médiatiquement, les critiques sont très positives, pourtant, les réactions d’élus politiques sont inexistantes. Et ce, au moment même où la douloureuse histoire du passé colonial a refait surface notamment sur la question des symboles entretenant une mémoire colonialiste (vague de déboulonnage de statues) et l’approche du 17 octobre : « Des réactions il y en a eu mais de la presse politique uniquement. Le film passe dans une salle uniquement pour l’instant ;  à l’espace Saint- Michel avec des débats. Je ne suis pas une grosse machine, je suis totalement indépendante par rapport à cela. Ce qui peut les questionner, en terme de légitimité, est le fait que ce soit une immigrée algérienne qui parle de la petite histoire dans la grande Histoire. Je n’ai pas besoin qu’on me donne la parole, je l’ai prise toute seule, je n’ai pas besoin qu’on me dise de quelle manière s’est passé « mon passé », celui que je porte. C’est nouveau et  c’est sur ce point, qu’ils (les élus) peuvent être déstabilisés».

Le ton est donné par Nora Hamdi, le silence assourdissant de la sphère politique n’a pas d’importance, ce  film historique qui, de par son indépendance financière, est certes restreint dans la distribution, mais conforme à la volonté de retracer des histoires sans écorcher leur authenticité, leur véracité.

L’avenir de ce film est prometteur au-delà de la projection en salle ou sa diffusion télévisée. La Guerre d’Algérie abordée dans les programmes scolaires pour les classes de Troisième et de Première est illustrée par une filmographie et l’on peut imaginer un film comme La Maquisarde devenir un support pédagogique : « Mais complètement, vous vous rendez compte, une gamine allant à l’école et qui y voit ce film, son passé, le nombre de femmes engagées ?! Réapprendre l’histoire de la France coloniale, redécouvrir une position, et se dire que oui, une fille d’immigrée peut faire un film comme celui-là, ça donne des possibilités dans leurs esprits ».

Intense, La Maquisarde semble être le prélude à la mémoire de ces femmes populaires engagées dans le passé et à l’espoir de celles qui s’en inspireront.

Vous pourrez voir le film La Maquisarde de Nora Hamdi à l’Espace Saint-Michel à Paris mais également lors de projections-débat programmées pour une tournée jusqu’au 20 octobre par le diffuseur Hevadis film.

 

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