Lyrics Ulysse Rabaté, Enseignant, Président de l’Association Quidam et Pascal Hébert, Militant de l’éducation populaire en Kanaky-Nouvelle-Calédonie – Photos Ulysse Rabaté

 

Dimanche 4 octobre, les citoyens de Nouvelle-Calédonie se prononceront à nouveau pour ou contre l’indépendance, dans le cadre d’un processus démocratique unique dans l’histoire des décolonisations. Il y a deux ans, lors d’un premier référendum qui constituait la première étape d’une phase de consultation sur l’autodétermination, le pays avait vu la victoire du « Non » (53,7%) en même temps qu’une poussée inattendue du vote favorable à l’indépendance (43,3%).

 

Derrière la carte postale, l’eau paisible et les attraits de la vie d’expatrié, ce point sur la carte au milieu du Pacifique Sud se révèle avant tout un laboratoire contemporain de la décolonisation et de la diversité culturelle. La Kanaky-Nouvelle-Calédonie trace depuis presque 30 ans un chemin original d’autodétermination. Un chemin qui dit beaucoup sur le passé et le présent colonial français, mais pas seulement. Sans présager définitivement du résultat, on peut penser que cette consultation ne sera au mieux qu’un tournant décisif de cette histoire encore en marche, dont l’issue ne peut être totalement scellée par le résultat d’un vote, fut-il par référendum.

En réaction à la prise de possession de cette île par la France en 1853, à l’instauration d’une colonie pénitentiaire en 1864, puis au régime de l’indigénat, jusqu’au développement de l’industrie du nickel impliquant plusieurs vagues d’immigration forcée (Javanais, Vietnamiens, Japonais, Nivanuatais, Tahitiens, Wallisiens et Futuniens), ce territoire a été marqué par plusieurs révoltes kanak retentissantes : celle du Grand Chef Ataï en 1878, et celle du Chef Noël en 1917, redécouvertes par des recherches historiques indispensables. À l’orée des années 70, « le réveil kanak », a été mené par une génération de leaders nourris des mouvements anti-coloniaux et du climat politique de mai 68 que beaucoup ont côtoyé lors de leurs études en métropole. L’apogée de cette révolte, communément appelée « période des événements » entre 1984 et 1988, mènera en réalité à ce que l’on peut considérer comme une guerre civile à l’échelle de ce petit archipel. Le traumatisme de l’assaut de la grotte d’Ouvéa et ses 23 morts (dont 19 kanak) entraînera le début d’une période d’accords de paix. En 1988, les accords de Matignon-Oudinot sont signés pour une période de 10 ans entre le Front de Libération Nationale Kanak Socialiste (FLNKS) et le camp loyaliste. Ces accords coûteront la vie à deux des leaders mythiques de cette lutte, Jean-Marie Tjibaou « le visionnaire », et Yéiwéné Yéiwéné « le pragmatique », assassinés à Ouvéa en 1989 lors de la commémoration des drames survenus un an plus tôt.

 

Evoquer la Kanaky-Nouvelle-Calédonie

 

Évoquer la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, c’est donc évoquer un territoire habité par un peuple kanak, à l’histoire trois fois millénaire, qui a failli disparaître dans les années 1920 du fait de la colonisation (Massacres, spoliations, épidémies…). Ce peuple a trouvé la ressource, pour survivre et perpétuer l’existence de son mode de vie, mais plus encore : à partir des années 70, sous l’impulsion d’une génération de militants, le peuple kanak a mené une lutte singulière de libération et d’émancipation. Pour nombre de ses protagonistes, le référendum va incarner l’aboutissement de cette lutte.

Évoquer la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, c’est aussi évoquer un territoire à l’histoire violente et complexe, marquée par le bagne, son héritage, puis par l’industrie minière et sa main d’œuvre arrachée à ses racines asiatiques ou pacifiques. Se révèle ainsi un territoire où nombre de populations non-kanak n’ont pas choisi de venir s’installer, portant en eux les stigmates et la souffrance de ceux reconnus à travers le statut de « victimes de l’histoire ». Statut accordé à ces populations par le FLNKS lui-même lors de la table ronde dé négociation dite de « Nainville les Roches ».

 

 

Les singularités du processus en matière de décolonisation auront donc été de s’accorder sur une période de « préparation à l’indépendance » à l’issue de laquelle la question serait tranchée par un scrutin référendaire, mais aussi que les kanak associent à ce scrutin certaines populations « non kanak » qualifiées elles aussi de victimes de l’histoire ». Après les premiers accords de Matignon-Oudinot, l’accord de Nouméa a prolongé en 1998 cette préparation pour une durée de 20 ans. Si, à l’issue du présent scrutin d’autodétermination, la réponse est négative, une dernière consultation pourra être organisée.

 

C’est ici que nous en sommes dans ce processus et en retraçant son histoire, on ne peut que constater son caractère singulier.

 

Si la France a reconnu une partie de ses torts, c’est aussi parce qu’elle a rencontré dans ce processus de négociation une culture politique puissante : non seulement les kanak ont résisté au déni d’existence propre à l’idéologie coloniale, mais ils ont également dans cette résistance inventé des voies alternatives de pouvoir, de dialogue, de narration et de négociation qui défient une vision monolithique du monde moderne. L’oppression du peuple colonisé a produit, au milieu des souffrances, ce que l’anthropologue Alban Bensa appelle dans une tribune récente[1] un « registre méditatif enrichi », qui s’est diffusé aux populations non-kanak, devenues majoritaires sur l’île, mais dont une partie s’est appropriée cette vision incroyablement dynamique.

Mais le débat autour de l’utilisation du concept de créolisation pour décrire les processus en cours en Kanaky-Nouvelle-Calédonie illustre sans aucun doute la difficulté à penser le présent colonial. Ainsi des « intellectuels » locaux ont récemment invoqué le poète et philosophe martiniquais Edouard Glissant pour critiquer « la posture anticoloniale venue de métropole »[2], confrontant d’après eux à des prises de position trop clivantes une créolisation douce et silencieuse… Usage très contestable du concept de Glissant, qui part du système des plantations pour définir justement l’inverse d’une coexistence heureuse aux allures neutres d’un melting-pot à célébrer : l’oppression comme la résistance à celle-ci, le déni d’existence, le refus d’espace vital sont des déterminations du processus de créolisation et rien ne dit que le monde qu’il compose ne demeure pas conflictuel.

 

 

Un constat semble s’imposer : l’accord de Nouméa a correspondu à l’espoir de chercher une solution inédite de « vivre ensemble », incarnée par la formule constitutionalisée de « destin commun », les uns espérant que sur 20 ans ils arriveraient à convaincre les autres de les accompagner dans le chemin de l’indépendance, les autres imaginant que les uns finiraient par abandonner leur revendication… La transition institutionnelle dans un sens ou dans l’autre n’aurait ainsi pas le gout de la défaite pour un camp ou pour l‘autre.

Sauf à ce que ce nouveau référendum du 4 octobre apporte son lot de surprises, force est de constater que ce rêve-là a vécu, les lignes de front n’ont pas bougé et les chiffres sont têtus, comme le décrit bien certaines recherches récentes[3]. Au-delà des promesses de redistribution et de répartition des richesses qui n’ont assurément pas été tenus ces dernières décennies, et d’une arrogance récurrente de la droite coloniale que décrit si bien l’historienne Isabelle Merle[4], c’est aussi à une question plus fondamentale que se confronte cette nouvelle étape.

Les kanak n’abandonnent pas cet espoir incarnant pour eux la dignité retrouvée d’une indépendance qui signifierait qu’ils ne sont plus « étrangers en leur pays », mais ils n’arrivent pas à convaincre les « autres » de vivre avec eux cette aventure émancipatrice. Les autres répétant sans cesse, à coups d’arguments économiques et géostratégiques plus ou moins fallacieux, que cette aventure n’est pas viable… Les trop rares « hors des clous », prêts à sauter le pas reconnaissent bien souvent que pour autant la place qui sera la leur, non-kanak en Kanaky, n’est pas si claire que ça, malgré les quelques lignes sensées clarifier ce point dans le programme officiel du FLNKS. On trouve ici une forme de validation par la pratique des théories de la récente prix nobel d’économie, Esther Duflot : dans le rapport des êtres humains à l’économie, le seul point qui les fait adopter une logique non mathématique et prédictible, c’est bien le rapport intime à la dignité, dont la portée politique et le rôle dans l’histoire se trouve ainsi révélé.

Un passé qui ne passe pas

Dans ce cadre, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie nous aide à penser (non pas déplorer, mais surtout pas nier) un « passé qui ne passe pas » et la réalisation d’une société qui accepte ce principe. On comprend dans ce cadre que ce passé ne peut évidemment être gommé par une décision politique (même issue d’un référendum), de la même manière que le chemin vers l’autodétermination ne peut être détaché de l’oppression dont a été victime le peuple colonisé, sur cette terre le peuple Kanak. En suivant toujours Glissant, la revendication indépendantiste telle qu’elle a été formulée par « les vieux » il y a 30 ans, doit aussi se transformer, s’altérer, ou plutôt accepter sa transformation et son altération : c’est ce qui se joue dans l’émergence d’une nouvelle génération qui tente timidement de dépasser les clivages politiques traditionnels. Par leurs engagements, de jeunes personnalités, en grande partie issues du milieu artistique, expriment dans des formes nouvelles la revendication de dignité et d’émancipation. Ces constructions originales, qui de fait remettent en cause l’ordre politique local, ont le mérite de placer le débat sur l’autodétermination en parallèle du calendrier institutionnel, disant implicitement que le référendum ne réglera rien, ou presque. Et que la question de l’indépendance se pose à une échelle nouvelle, peut-être celle du « Tout-Monde » de Glissant.

La Nouvelle-Calédonie incarne ainsi, d’une manière à la fois singulière et amplifiée, un besoin d’espace de formulation politique et de dialogue et de mobilisation, que nous sommes nombreux-ses à ressentir en France métropolitaine. Si exceptionnel, le contexte calédonien apparaît soudain plus familier. Ce qui s’y cherche, ce qui s’y trouvera, constitue incontestablement un bout de la solution pour bon nombre de nos expériences politiques. Parler du chemin de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie vers l’indépendance, c’est parler de l’écho de cette voix singulière, qui résonne au-delà d’elle-même, au-delà des îles qui composent l’archipel, nous atteint aujourd’hui et nous aide à regarder le monde

 

« La contribution à l’humanité toute entière » dont parlait magnifiquement Jean-Marie Tjibaou reste pour l’heure une main tendue dans le silence. Mais l’avenir, très proche ou plus lointain, nous dira peut-être le contraire.

 

 

 

[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/09/10/alban-bensa-negocier-pour-preparer-une-decolonisation-veritable-en-nouvelle-caledonie_6051618_3232.html?fbclid=IwAR1DySl51QvhZj6PemyW9x_1rE7pHumkURnwl3iaBBB9lHXLfohtCeT2HLg

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/09/16/referendum-en-nouvelle-caledonie-la-posture-anticoloniale-venue-de-la-metropole-nous-indigne-car-elle-nous-deresponsabilise_6052350_3232.html

[3] Pour aller plus loin :  http://outremers360.com/politique/expertise-referendum-en-nouvelle-caledonie-la-double-impasse-electorale-par-pierre-christophe-pantz/?fbclid=IwAR22WzAQ96R2I1-q-bTb2LEw-om97_IrnZjc8KZjeAEY8JeaKaDMn43s5zc

[4] https://aoc.media/analyse/2020/09/28/la-nouvelle-caledonie-revee-des-loyalistes-a-loree-du-referendum-pour-lindependance/?fbclid=IwAR2iGYcXePHOFd2R4j2lQ2w6-z2eIUk6hgmH-lRv8IdLwcL1LNRnzwQ9Aco