Lyrics : Raphäl Yem – Photo Fiks : Eros Sana Photo Yveline : Fiona Forte

 

« Clasher l’ennui » résonne dans mes oreilles. Quand nous avons lancé Fumigène depuis nos quartiers d’Hérouville St Clair (14) il y a 20 ans, c’était aussi pour clasher l’ennui. Aux Ulis (91), à la même époque, ils ont fait la même avec leurs battle rapologiques. Et c’est devenu mythique, construisant sans s’en rendre compte sur le moment, un pan de l’histoire du rap de France, un morceau de la culture Hip Hop hexagonale. Yveline Ruaud a raconté cette aventure dans une série d’articles sur Noise, le bruit de la ville, et puis dans ce film, publié en exclu chez nos collègues de l’ABCDR du son, avec Fik’s Niavo, qui est à la base de Dégaine Ton Style, DTS pour les initiés. On a souvent croisé sa route, comme figure militante contemporaine, cité en exemple par le MIB pour l’Île-de-France. Comme MC du duo poing levé Fik’s & P.kaer, pilier du crew Ulteam Atom.

Interview à lire pour poursuivre et mieux comprendre ce docu, Clasher l’ennui.

 

Yveline, comment tu as hérité de cette passionnante histoire ?

Yveline Ruaud : Complètement par hasard ! Je connaissais un tout petit peu Les Ulis, mais je n’avais jamais entendu parler de Dégaine ton Style. Ce sont des habitants de la ville qui m’en ont parlé, au détour d’une conversation, et leur joie quand ils parlaient de ces soirées qui ont eu lieu il y a plus de 15 ans m’a vraiment interpellée. On m’a présenté Fik’s Niavo, le créateur de Dégaine ton Style, et je me suis alors plongée dans l’histoire de ces concours et de cette ville ! Ce qui m’a tout de suite intéressée, c’est la manière dont Dégaine ton Style permettait d’aborder des questions sociales et de politique de la ville, et c’est vraiment cette lecture multiple qui nous a donné envie à Fik’s et moi de raconter cette histoire.

 

 

Vous avez voulu contextualiser, raconter précisément l’histoire de la ville dès le début du film : pourquoi ?

Fik’s Niavo : Tout d’abord parce que c’était aussi le moyen le plus simple de rappeler aux jeunes générations pourquoi pour nos aînés et pour ma génération, le Hip hop était un art de vivre, une culture, qui a sauvé des vies au sein même de zone de relégation sociale. 

Yveline : La ville pour moi, c’était le point d’entrée de cette histoire. Elle est à la fois unique dans sa construction, mais similaire à beaucoup d’autres villes nouvelles de France, où l’on a logé les familles immigrées qui venaient travailler dans les usines. C’est une ville pensée et construite comme une cité-dortoir, avec très peu d’espaces de convivialité, comme des cafés, et surtout, sans gare ! On ne peut pas comprendre l’histoire de Dégaine ton Style si l’on ne comprend pas l’histoire des Ulis, et l’histoire des Ulis fait écho à celle de beaucoup d’autres villes nouvelles de France.

Les Ulis, pas une ville comme les autres malgré tout ? 

Fik’s : Les Ulis en vrai, c’est une banlieue banale avec les mêmes effets positifs, mais aussi les mêmes problématiques, que toutes les villes de mêmes caractéristiques. La différence, c’est peut être que beaucoup de blocs ici restent à taille humaine et les logements sociaux très majoritaires, y sont hypers resserrés. Il y a un seul lycée, à peine 2 collèges, un centre commercial et un club omnisport. De facto, beaucoup de gens se côtoient et on a fait de notre isolement une force qui a nourri notre solidarité dans l’adversité. Difficile d’accès en transport à l’époque, sans gare comme le rappelait Yveline, ni réel centre ville, notre ville-cité n’était pas super attractive : on n’avait pas vraiment le choix. Voir des gens nés ou qui ont grandi aux Ulis comme Noémie Lenoir, Thierry Henry, Patrice Evra, Anthony Martial, Moussa Marega, etc. et le nombre de gens sortis de nos HLM qui ont réussi, ça a boosté et contaminé toute notre ville qui vit dans sa bulle, qui n’est pas immense … Ca a surdéveloppé un mental de gagnant, c’est sûr.

 

Le film aurait pu naturellement s’appeler Dégaine ton style, finalement, c’est Clasher l’ennui.

Fik’s : Oui, nous avons décidé de donner ce titre au documentaire suite à une longue discussion entre Yveline et moi, où je lui expliquais que pour moi Dégaine ton style évoque l’événement battle en lui-même, on trouvait que Clasher l’ennui résumait beaucoup mieux l’environnement dans lequel DTS est né. J’ai sorti cette phase spontanément et Yveline m’a regardé en mode : « Bingo ! On a notre titre » !

Est-ce que tout ce qui se passait à DTS restait à DTS ? Jamais d’embrouille après les battle, dont certaines ont été lyricalement hardcore ? 

Fik’s : (Rires) Sujet tabou ! Dans l’ensemble ça va, mais oui, certains battle un peu trop perso ont été mal vécus. Dieu merci on a évité le pire, mais en amont j’ai insisté de ouf auprès des frères de pas mal de quartiers de la ville sur le côté « Peace and Love », et Gyver Hypman en maître de cérémonie et modérateur était juste excellent, donc zéro gros dégâts.

Il a y pas mal des participants à DTS qu’on voit dans le docu, qui prennent la parole, de Grödash à Sinik, en passant par Da Pro, mais est-ce qu’il y a des personnes que tu n’as pu avoir ?

Yveline : Avec le recul, non. Quand j’ai commencé le film, je voulais avoir la Mairie, qui leur équipe n’a pas donné suite. Et finalement, je me suis dit que c’était l’histoire de plusieurs générations d’habitants, qui la racontaient comme ils l’avaient ressentie. C’était un travail de transmission.

Dans le film, vous révélez ne pas avoir cédé aux sirènes de la TV, ou de boites de prod, ou d’autres municipalités, qui auraient pu faire grossir DTS.

Fik’s : Pour moi, c’était essentiel de partir du local en valorisant ses forces. Il faut se souvenir qu’à cette époque, le 9.1. n’avait pas encore atteint les sommets. Il fallait qu’on arrive avec notre langage, nos sapes, notre vibe sans chercher à plaire à quiconque. En plus, délocaliser cet événement aurait été un taf trop compliqué pour nous, car il aurait fallu faire des auditions,  des castings, etc. Aux Ulis, je connaissais le level de chacun, et les MCs extérieurs à la ville qui participaient, je savais déjà qu’ils étaient bons. Sans compter l’emploi du temps qu’on avait avec mon groupe, Ulteam Atom, c’était dingue … Pour les boîtes de prod, c’est juste que certaines de leurs propositions dénaturaient l’ADN même de l’événement à mes yeux. Pour moi, où que nous le fassions, il fallait qu’on reste ouvert aux quartiers, et gratuit. Des valeurs d’une autre époque (rires) ! Le concept m’a échappé à un moment, l’ampleur du projet me dépassait parfois … D’ailleurs, peu le savent, mais on a même eu l’occasion de faire Jury dans un battle à Ouagadougou au Burkina Faso avec projection des Best of de DTS : la salle était blindée et les gens connaissaient déjà tous les matchs de DTS 2 et 3 … En Afrique, au début de l’explosion du net : j’étais comme un fou (rires) !

Pas de Dégaine ton style 4, vous avez eu l’impression d’avoir fait votre part ? 

Fik’s : Pour DTS 4 comme le dit John Steell dans le docu, le Hip Hop, son état d’esprit et ses canaux de diffusion ont trop changé. On n’est pas parti en claquant la porte de manière hautaine, à mon humble avis, on est parti au bon moment. L’un des meilleurs héritiers de DTS je pense que ça reste le Rap Contenders, mais c’est un autre monde, un autre contexte, un autre profil de candidats, et un autre modèle économique : c’est moins kaïra, moins street, mais ça kicke et c’est aussi un autre exercice, vu qu’il n’y a pas de Face B.

Justement, Fik’s, tu dis : « On n’est pas parti en claquant la porte de manière hautaine », pourtant, dans les dernières scènes, des jeunes filles reprochent aux plus grands de les avoir abandonnées : c’était écrit, ou ça vous a surpris sur le moment ? 

Yveline : Oui ! C’était la fin de journée, nous avions commencé à ranger le matériel après les dernières interviews. Un petit groupe était resté là, ils discutaient, et à un moment la discussion s’est cristallisée autour de cette question de transmission et le groupe s’est animé. On s’est regardé avec Fik’s et j’ai demandé à l’équipe de se remettre à filmer parce que le débat qui commençait était au coeur des interrogations du film. On avait plus qu’une caméra parce que l’autre était à plat, on voit l’équipe de tournage dans le cadre mais cette scène est l’une de plus importantes du film.

Ce docu, comme vous l’avez évoqué, c’est évidemment aussi un film sur la transmission : qu’est-ce que vous avez envie que les gens retiennent de cette fabuleuse histoire ? 

Yveline : A la fois que la manière dont on construit et que l’on habite nos villes est cruciale et qu’il ne faut pas le confier à des personnes complètement déconnectées de la réalité des habitants, mais aussi que la détermination et l’envie peuvent vous emmener loin.

Fik’s : Je veux juste que les gens réalisent à quel point on peut aller loin quand on est ensemble et organisés. A quel point la réussite dépend des objectifs que toi tu te fixes, et pas ceux auxquels t’assignent les autres. Puis il y a cette punchline de P.kaer qui a marqué tout le monde : « N’attends pas que des portes s’ouvrent, crées les tiennes et ouvres-les toi même » !

Vos projets respectifs après Clasher l’ennui

Yveline : Je travaille sur plusieurs autres projets documentaires avec mon collectif, Les Gros Sourcils.

Fik’s : Moi aussi, continuer l’écriture de mon prochain docu mais chuuut (rires). Commencer à enregistrer mon album solo Feuilles blanches, encre noire et poursuivre le comeback en studio et sur la route de notre crew Ulteam Atom. Dernièrement, on a sorti « PRESTIGE » avec ATK et « MAUVAIS PRÉSAGE » avec Mani Deiz.

 

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