Lyrics : Mathilde Boudon-Lamraoui Photos : Lisa Souake

 

Le 7 décembre prochain aura lieu à Rennes la marche « Justice pour Babacar » à l’appel du Collectif « Justice et Vérité pour Babacar Gueye ».

 

Il y a un an, Fumigène Mag a suivi Awa Gueye, la sœur de Babacar lors de la même journée commémorative. Plusieurs centaines de personnes s’étaient alors rassemblées autour d’Awa et d’autres proches de victimes de violences policières pour une marche symbolique et revendicative. Sa sœur combat sans relâche pour comprendre pourquoi son frère est décédé le 4 décembre 2015.

 

 

Une première plainte a été classée sans suite par l’IGPN le 6 juillet 2016. C’est pour contester la thèse de la légitime défense que la famille a demandé l’ouverture d’une information judiciaire au parquet de Rennes en se constituant partie civile.

En attendant l’issue de cette nouvelle instruction, Awa et ses proches racontent l’histoire de Babacar. Son enfance sénégalaise, son parcours d’exil, son quotidien en France et les circonstances de sa mort. Fumigène a tenu à restituer ces récits. Pour que les familles puissent raconter leurs quartiers, raconter les violences policières qu’elles y subissent, raconter l’impunité policière, raconter leur histoire.

Nous retrouvons Awa Gueye sous un ciel breton gris et lourd. Ce 1er décembre 2018, la pluie fine qui s’abat sans interruption sur le quartier de Villejean à Rennes, n’entrave en rien l’énergie du Collectif Justice et Vérité pour Babacar Gueye. Entourés de plusieurs collectifs et familles de proches engagés contre les violences policières, les membres s’activent dans l’organisation de la journée d’hommage à Babacar Gueye, décédé trois ans plus tôt lors d’une altercation avec la brigade anticriminalité de Rennes.

La journée débute par la conférence de presse au cours de laquelle Awa est rejointe par le frère de Gaye Camara, mort après des tirs de la police à la tête en janvier 2018. La famille du jeune homme a fait le déplacement depuis la région parisienne pour apporter son soutien à Awa et au collectif.

 

 

Le trajet choisi pour la marche n’est pas anodin. Les manifestants défilent dans les quartiers populaires de la ville plutôt que dans le centre historique. Le collectif tient ainsi à porter directement auprès des habitants : le racisme d’Etat qui s’exprime par l’impunité policière, les témoignages des proches de Babacar qui évoquent son parcours d’exil et la présence autres familles de victimes, qui s’unissent à la voix d’Awa.

 

Rappel des faits 

La nuit du 3 au 4 décembre 2015, Babacar se trouve chez un ami, dans le quartier de Maurepas à Rennes. Ce dernier est réveillé dans la nuit par les cris de Babacar, victime d’une crise d’angoisse. Babacar est en train de se mutiler avec un couteau de table et il se blesse le bras en tentant de l’en empêcher. L’ami chez qui il se trouve appelle alors les secours mais quelques minutes après, ce sont les policiers qui arrivent. Une voiture avec quatre officiers de la BAC et une autre avec quatre agents de la police nationale. Ils pénètrent dans l’immeuble et tentent de faire sortir Babacar de l’appartement, en éloignant son ami. La version officielle évoque une attitude « menaçante » pour expliquer alors les 5 balles tirées dans l’immeuble, au moment des faits. Blessé au dos et à la hanche, le jeune homme est transporté à l’hôpital. Il y décède à la suite des tirs aux alentours de 4 heures du matin. Le lendemain, les policiers présents au moment des faits porteront plainte contre Babacar.

 

Awa Gueye

 

Un parcours d’exil

Je suis arrivée en France avec mon fils en 2013. Je me suis installée à Rennes. A Dakar, je travaillais au port, j’occupais un poste de transitaire. A mon arrivée en France, j’ai eu plusieurs boulots. Je faisais le ménage dans des bureaux, j’ai aussi été aide à domicile. Actuellement je suis une formation pour travailler dans la restauration collective. J’ai toujours voulu apprendre à cuisiner français !

Babacar avait 27 ans quand il est mort. Il a un parcours d’exil plus long que moi, qui suis venue en avion. Il a quitté le Sénégal en 2012 et il est arrivé en France en 2014. Pour arriver jusqu’ici, il a traversé la Mauritanie, le Maroc puis a pris le bateau jusqu’en Espagne avant d’atteindre la France.

Moi j’ai quitté le Sénégal plus tard. J’ai vendu mes meubles pour financer le voyage de Babacar. Je suis arrivée en couple puis je me suis séparée. Seule avec mon fils, je n’avais rien. Le soir pour dormir, j’étendais mon pagne sur le sol et je m’allongeais dessus. Je me suis alors rapprochée des centres sociaux et de l’espace parents de l’école de mon fils. J’ai pu créer un vrai réseau de solidarité auquel Babacar s’est naturellement intégré.

 

Awa, Babacar et Pierre

 

Avec mon fils Pierre et mon frère Babacar, nous vivions ensemble.

Cours de français, foot, séances de musculation… Babacar était très actif. C’est même lui qui m’a introduite à la communauté sénégalaise de Rennes. Avant son arrivée, j’avais passé 6 mois seule dans la ville et je n’avais pas encore rencontré une seule personne sénégalaise ! Je me souviens d’un soir où il est rentré avec des sacs de courses chargés de nourriture de mon pays, je n’y croyais pas ! Ça faisait 6 mois que je mangeais de la nourriture française sans savoir la cuisiner, les repas sénégalais me manquaient trop ! Grâce à lui, j’ai renoué avec mon pays.

Mais la situation administrative de Babacar était tendue. Arrivé d’Espagne, il était sans-papiers en France et les associations sur place nous ont confirmé la complexité de son cas. Pour être régularisé, il devait retourner en Espagne et prendre le risque de se faire contrôler sur le trajet ; ou bien dégoter une promesse d’embauche, extrêmement difficile à obtenir des employeurs qui payent une taxe supplémentaire lorsqu’ils promettent d’embaucher un étranger.

La nuit du 3 décembre

Le soir de sa mort, Babacar était chez un ami, issu de la communauté sénégalaise rennaise. Aux alentours d’1 heure du matin, il n’était toujours pas rentré. Je m’inquiète facilement quand il tarde trop, à cause des contrôles de police. J’ai toujours peur qu’il se fasse arrêter. Au téléphone, il m’a rassurée et m’a dit qu’il passait une soirée entre amis. Je ne savais pas encore que c’était la dernière fois que je lui parlais.

La journée du 4 décembre

Le lendemain matin, je me suis levée pour rejoindre une réunion à l’espace parents de l’école de mon fils. Sur le chemin, je suis passée devant le centre municipal de santé de mon quartier. Je m’y suis arrêtée pour y établir ma carte de groupe de sanguin. J’aime être en règle. Je souhaitais connaître mon groupe sanguin. Je pensais à Babacar que je voulais inciter à en faire une également. C’est en arrivant à l’espace parents que j’ai reçu le coup de téléphone. Avec beaucoup de difficultés, son ami m’a annoncé que mon frère avait été tué par la police.

J’ai hurlé, perdu connaissance et j’ai été emmenée à l’hôpital par les pompiers. J’ai demandé des informations aux médecins mais ils m’ont dit de me tourner vers le commissariat. J’y suis donc allée et ils m’ont convoquée dans un bureau. D’entrée je leur ai dit « Je ne sais pas lire, ni écrire. Mais je prends des cours de français je peux parler. Je veux voir mon frère ». Sans un mot, ils m’ont tendu une photo de Babacar. Mort. Le corps criblé de balles.

Ils m’ont alors dit « Babacar a voulu nous attaquer, alors on l’a tué. ». C’est tout. Ensuite, ils ont réclamé sa pièce d’identité. Quand je leur ai répondu qu’elle était chez moi, ils m’ont demandé de les emmener pour qu’ils la récupèrent ; en précisant que je pourrai voir mon frère quand ils auront sa carte d’identité.

En arrivant, ils ont mis des gants et ont fouillé notre appartement. Ils ont emporté sa pièce d’identité et le classeur qui contenait ses cours de français.

Ce jour-là, les policiers impliqués ont porté plainte contre Babacar pour plaider la légitime défense. Il était déjà mort depuis plusieurs heures.

 

Justice pour Babacar

 

L’Europe était un rêve pour Babacar et moi, mais l’Europe c’est un rêve jusqu’au moment où tu y es. Je regrette d’être venue. La France nous tue comme des mouches mais quand les Blancs vont en Afrique, ils sont accueillis comme des rois et des reines.

Dans mon combat pour la vérité, je puise ma force des membres du collectif et des autres familles de victimes. Le policier qui a tué mon frère est toujours en activité. Il a été muté et travaille aujourd’hui à Saint-Brieuc. Il est toujours autorisé à porter son arme. Cette information, je l’ai lue dans la presse locale.

Le périple de mon frère pour arriver en France a duré 2 ans. Il n’y a vécu qu’une seule année. Ils me l’ont arraché. La police gâche des vies puis les affaires sont étouffées.

Un combat pour la dignité

Juste après la mort de mon frère, j’ai été suivie par un thérapeute qui me donnait des médicaments. Sous l’emprise de ces médicaments, je n’arrivais plus à entendre parler de Babacar, je ne voulais plus. J’ai alors eu le sentiment que ce psy était complice en me condamnant au silence.

Aujourd’hui, je ne suis plus seule. Mon combat c’est le même que celui de beaucoup d’autres femmes. D’ailleurs c’est pour ça que j’ai accepté de participer au clip de Kery James (ndlr « Amal ») car on demande toutes la justice pour nos disparus. J’ai l’impression que nous, les femmes, on a la force de se battre. Je crois qu’on est plus sensibles.

Aujourd’hui, je suis fière de moi. Je sais que je suis intelligente et que je me battrai. Je ne sais pas lire ni écrire mais je sais parler.

 

Les proches de Babacar

 

Abdou, ami d’enfance de Babacar qui vit à Paris

« Babacar et moi avons grandi ensemble au Sénégal. Il répétait souvent : « Si ma famille n’est pas heureuse, je ne suis pas heureux ». Il est venu en France pour aider sa famille. Depuis toujours, il est courageux, travailleur et il aime rire. Babacar faisait partie de ma famille.

Moi aussi je vis en France. Ici, on m’appelle un « Sans-Papiers » mais je ne suis pas un « Sans-Papiers ». Je suis peut-être un sans-papiers-français mais j’ai des papiers. Ils sont sénégalais. La France n’était même pas un rêve pour moi. Moi, mon père avait la nationalité française.

On vient en Europe car la monnaie européenne est plus forte. Je savais en venant que la politique française envers les étrangers était mauvaise. Pour ce qui concerne la police, je pense qu’il y a des bons et des mauvais policiers. Mais je suis ici aujourd’hui car je dénonce le système organisé auquel je n’ai pas confiance. Il y a des instances qui existent. Il y a la police des polices, les procureurs par exemple. Mais ces instances ne sont pas utilisées pour nous défendre nous, les étrangers. »

Anne, amie de Babacar

« J’ai rencontré Babacar là où je travaille, je donne des cours de français langue étrangère dans un centre social et il venait y apprendre le français (…).

Quand Babacar est mort, plusieurs de ses amis se sont mobilisés pour organiser un rassemblement au pied de l’immeuble. On a fait des prises de parole, on avait acheté des petites bouteilles pour faire des bulles pour lui qui venait de se recevoir des balles. Un ami a chanté un chant gospel, c’était vraiment émouvant. Après on s’est réunis (…)

On a décidé d’organiser une marche silencieuse le samedi suivant, c’était le jour où le corps de Babacar retournait au Sénégal où il lui était impossible de retourner tant qu’il n’avait pas réussi ici. ll y a quelque chose de tellement tragique dans son histoire, il a été tué à l’arrêt de bus Europe, c’est incroyable. Il avait affronté la mort pour arriver ici et c’est ici qu’il l’a trouvée. Après la marche on était en contact avec des journalistes, des avocats pour savoir si tout était normal dans la procédure avec le peu d’éléments qu’on avait (…) et prendre les devants au niveau juridique (…), on bouquinait des livres sur le sujet. Début janvier on a officialisé l’existence du collectif. »

Pour mener son combat, Awa peut également compter sur le soutien des autres collectifs de lutte contre les violences policières. Mahamadou Camara et Farid El Yamni.

Mahamadou Camara, frère de Gaye Camara tué à Epinay-sur-Seine en janvier 2018

« Mon frère a été ciblé par 8 balles sur le véhicule qu’il conduisait. Il est mort d’une balle reçue dans la tête. Après cela, ils l’ont déposé sous X à l’hôpital.  Je ne comprends pas. Ils sont formés pour arrêter. Pas pour tuer. On demande qu’ils arrêtent de nous tuer. Quand on demande justice pour nos frères, on demande justice pour tout le monde. Ils nous insultent, nous maltraitent, nous tuent, nous déshumanisent. On demande justice car la France continue de donner des leçons d’humanité alors qu’elle tue les jeunes de ses quartiers. La peine de mort a été abolie. A l’évidence pour certains. Pas pour d’autres. »

 

Farid El Yamni, frère de Wissam El Yamni tué à Clermont-Ferrand en 2012

« Je suis là en soutien à Awa et son combat, qui est le mien aussi. On nous traite d’anti-police, mais ce sont eux qui sont anti-vérité. Il y a des personnes qui meurent en France car on a décidé de les tuer. Mais nous on continuera. On continuera à dire que ce sont des menteurs. On continuera à faire revivre nos cadavres. »

 

Au début de l’année 2019, Awa a obtenu les résultats d’une expertise balistique. Cette dernière révèle que des pièces à conviction – l’arme du crime et les deux chargeurs – ont été détruites par erreur lors d’un tri des scellés.

En attendant l’issue de son combat judiciaire, Awa et le collectif appellent donc à se rassembler le 7 décembre 2019 pour la quatrième année consécutive afin de faire résonner d’une seule voix des revendications claires. La reconstitution publique de la nuit de la mort de Babacar, l’interdiction des techniques d’immobilisation mortelles et le désarmement des forces de l’ordre.