Reportage Amanda Jacquel et Jean Segura


Un rassemblement de soutien pour la famille de Liu Shaoyao, tué par la balle d’un policier le 26 mars 2017, avait lieu place de la République à Paris ce dimanche 25 août 2019. La famille conteste le non-lieu rendu par la Justice le 15 juillet dernier, reçu comme un « choc », « une incompréhension totale ». La famille a fait appel de cette décision. Un rassemblement pour réclamer Justice et Vérité pour cette affaire. Et pour toutes les autres.

 

 « On nous a pris une âme innocente et on nous a pris aussi la démocratie puisque Justice n’est pas rendue ». Place de la République, les cinq enfants en deuil de Liu Shaoyao affrontent leur chagrin pour crier leur détresse au micro face à la centaine de personnes présentes, en soutien. Les prises de paroles sont ponctuées de chansons en chinois et en français, à la mémoire de Liu Shaoyao. 

Isabelle, 23 ans aujourd’hui, était dans sa chambre ce soir là. Elle faisait ses devoirs. Elle se souvient des coups violents assénés sur la porte de leur appartement du XIXeme arrondissement, et de ces trois personnes en civil, que personne, logiquement, n’assimile immédiatement à des policiers. Plus tôt dans la soirée, c’est un voisin, qui se présente aux forces de l’ordre comme un policier à la retraite, qui appelle ces trois agents de la BAC pour des « cris ». 
M. Shaoyao, ressortissant chinois de 56 ans vivant en France depuis plus de 20 ans, tenait une paire ciseaux dans la main que les policiers croient être un couteau, selon leur version. Ils tirent. Ils plaideront la « légitime défense » pour justifier du coup de feu qui le tuera sous les yeux d’une de ses filles. Un agent de la BAC se fera poser un point de suture.  

« Pendant toute l’enquête nous avons eu l’impression de ne pas être pris en compte »

Da Zhao, 17 ans, l’un des plus jeunes enfants, prend la parole pour revenir sur les conséquences de ces deux douloureuses années d’enquête et d’instruction : « j’ai fait une dépression. Je voulais rejoindre mon père » explique-t-il.  Mais aujourd’hui, la famille est décidée à se battre. Un appel de l’ordonnance de non-lieu est présenté au surlendemain de cette décision, pour contester ce que ses proches présentent comme une « magouille ».

 

 « Si nous faisons appel aujourd’hui c’est pour ne pas perdre cette confiance que nous avons en la Justice. Nous espérions un procès équitable, avec un débat ou une confrontation avec la version des policiers. Mais ça n’a jamais eu lieu. » raconte Isabelle, une des filles de Liu Shaoyao. « Pendant toute l’enquête, nous avons eu l’impression que notre témoignage n’a pas été pris en compte, alors que nous étions sur place au moment des faits ! Par exemple, pendant la reconstitution qui a duré 6h, les deux policiers présents [NB : la troisième, en congés maternité, n’était pas présente pendant la reconstitution] ont eu droit à plusieurs reconstitutions alors que nous, les enfants, n’avons pu témoigner qu’une seule fois chacun… Comme s’il fallait que le témoignage des policiers puisse coller. »  

Il y a deux ans, la mort de ce père de famille avait choqué une communauté asiatique en France qui s’estimait déjà sous-représentée et en insécurité. Quelques jours après la mort de M. Shaoyao, le 2 avril 2017, plus de 6000 personnes s’étaient déjà rassemblées place de la République, comme en ce dimanche d’août 2019. 

« On n’est pas tout seul »

 « Il y a deux ans, nous étions très jeunes et nous n’avions pas du tout l’habitude des médias » se souvient Isabelle. Aujourd’hui, la famille dénonce la tentative de criminalisation de leur père, mécanisme récurrent dans les affaires de violences policières : dépeint, par exemple, comme un « agresseur » ou comme un homme « connu pour son alcoolisme, des antécédents psychiatriques et des violences familiales » dans le journal Le Parisien le jour-même,. 

Le comité formé par la famille et soutenu par l’association des Jeunes Chinois de France (AJCF) a même invité Farid El-Yamni à venir prendre la parole. Farid est le  frère de Wissam El Yamni, membre du comité Justice et Vérité pour Wissam, tabassé à mort dans le commissariat de Clermont Ferrand le 1er janvier 2012. « Symboliquement, d’être invité par la famille, c’est un beau message envoyé » partage Farid. Dans la foule, des tee-shirts exigent Justice et Vérité pour Gaye Camara ou pour Adama Traoré au milieu des pancartes qui appellent à une « Justice pour Tous » et aux mêmes « droits pour tous ». 

Isabelle, le livre « Lettre à Adama » écrit par sa sœur, Assa Traoré, à la main, explique l’importance de la présence d’autres familles victimes de violences policières aujourd’hui : « On n’est pas tout seul ! » 

Pas tout seul, face à une liste trop longue de victimes. Pas tout seul, pour lutter ensemble et créer un front contre cette violence policière. 

« La violence policière sur la communauté asiatique en France, notamment sur les sans-papiers d’origine asiatique, n’est pas nouvelle mais est peu médiatisée. Nos immigrations sont récentes, elles datent des années 90 alors peu de monde osait protester. Mais moi, on m’a appris à l’école que nous sommes censés être égaux devant la loi » lance Isabelle. « Peut être que notre histoire permettra de libérer ces paroles. Et que nous soyons enfin représentés dignement.»

La famille et ses soutiens ont d’ailleurs récemment créé un site internet (www.liushaoyao.wixsite.com/shaoyaoliu ) sur lequel on peut retrouver notamment une frise chronologique avec les différentes étapes de l’affaire. La page d’accueil s’ouvre avec une citation de Jean Cocteau : « Qui sait écrire ? C’est se battre avec de l’encre pour se faire entendre. » 

 

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