Lyrics : Raphäl Yem – Photo Bannière : Antoine Baton – Article : Willy Vainqueur

 

Il manque encore quelques milliers d’euros pour boucler cette campagne de crowfunding en faveur de la dernière œuvre de Jean-Pierre Thorn, cinéaste militant. Lui qui est aussi parrain de Fumigène, vous explique le sens de son film, son utilité, ses incarnant.e.s et surtout quelles excuses les institutions ont trouvé pour ne pas le soutenir …

 

Jean-Pierre, que va raconter ce nouveau long-métrage ? 

C’est un poème visuel et politique, un grand chant d’amour que j’aimerais faire vibrer en chacun des spectateurs de ce film : je ressuscite la présence de mon amoureuse disparue, à l’âge de 25 ans, au lendemain de 68. J’ai l’obsession de la faire renaître – toujours aussi forte et désirable – dans les espaces de notre rencontre, comme j’ai le désir fou de faire revivre l’espoir et les utopies soulevées en Mai/Juin 68. Un demi-siècle après elle m’habite toujours autant comme l’envie de révolution et de fraternité qui nous avait soulevés : l’envie d’une transformation radicale de ce monde d’injustice et d’exploitation. 

Pour moi crier haut et fort que la rage de Mai est toujours vivante, comme le désir du corps de ma chère absente. Un désir violent de ne pas laisser s’effacer les traces de notre histoire, celle qui a forgé notre jeunesse et que je retrouve aujourd’hui dans les personnages de « rebelles » filmés tout au long de ma vie: des grévistes de Renault Flins en 68, à mes compagnons d’Alsthom Saint-Ouen avec lesquels j’ai partagé 8 ans la vie d’usine, jusqu’à mes ami(e)s du mouv’ Hip Hop qui résistent à la ghettoïsation et au mépris qui stigmatisent nos périphéries urbaines… et aujourd’hui aux gilets jaunes d’un rond-point à Montabon (Sarthe) où je retrouve le même espoir, le même humour, la même rage et intelligence collective qui m’avaient tant fasciné quand je filmais les piquets de grève de mon premier film « Oser Lutter, Oser Vaincre, Flins 68 ». C’est la même révolte qui se perpétue depuis sous des formes différentes.

 

Serge Tessyot-Gay, Nach et Jean-Pierre-Thorn lors du tournage © Willy Vainqueur

 

Retourner voir celle et ceux qui ont été tes héros et héroïnes à l’écran, des années après, c’est une démarche rare ?

Elle me paraît naturelle et évidente. On ne peut jamais effacer de son cœur les figures de personnages croisés dans ses films. Qu’ils soient à l’usine, dans la culture Hip Hop ou aujourd’hui sur les ronds-points de gilets jaunes. On ne peut accoucher la parole vraie des êtres que l’on filme, sans en retour leur offrir quelque chose intime de soi. C’est comme dans une histoire d’amour : pour que l’Autre se révèle, il faut accepter de se mettre soi-même à nu pour que l’autre dépasse ses barrières de protection et se livre à votre caméra. C’est pourquoi l’histoire d’amour, qui me lie aux personnages que j’ai filmés, continue à m’habiter longtemps après la fin d’un tournage. Je ne connais pas de documentaristes qui puissent dire après un film, j’ai fini avec les « héros » que j’ai filmés, maintenant je passe à autre chose: ils sortent de ma vie ! Ce n’est pas vrai, cela ne se passe jamais comme cela. Par exemple pour mon film « On n’est pas des marques de vélo » je n’ai jamais pu passer à autre chose tant que je n’avais pas obtenu la régularisation de son « héros » Bouda « double peine » menacé d’expulsion… Impossible ! Il a fallu deux années de projections et de mobilisations après la fin du film pour qu’il soit enfin reconnu dans ses droits et obtienne ses papiers… Ça marque! 

J’ai éprouvé l’envie d’aller retrouver aujourd’hui les « héros » et « héroïnes » de mes films passés, animé d’un désir profond de savoir ce qu’ils sont devenus : s’ils restent fidèles à la rage et aux valeurs qui ont été celles de leur jeunesse au moment où je les filmais (il y a 20… parfois 40 ans !) ? Comparer leur parole et leur passion d’aujourd’hui avec les paroles fortes, que je filmais alors, me permet de mesurer si la passion de leur jeunesse est toujours autant vivace comme pour moi le désir de mon amante disparue. Une façon aussi, bouleversante, de mesurer les temps qui passe et les ravages sur leurs corps mais pas dans leurs pensées, leurs rages… Cette fidélité à une Histoire, et la manière dont ils la re-visitent aujourd’hui,  me remplit de joie et d’espoir. Rien n’est perdu – même dans les apparentes défaites – quand le désir de se redresser et de résister est toujours autant brûlant sous la cendre du désastre. C’est la magnifique formule que donne Edwy Plenel à son dernier ouvrage: « La Victoire des Vaincus » !

Lequel ou laquelle de tes « héros ou héroïnes » t’a le plus touché ? 

Impossible de dire que certains me touchent plus que d’autres ! Ils sont les facettes différentes d’une seule et même Histoire : celles des figures d’un peuple qui résiste, chacun à sa manière, aux ravages du capitalisme et du colonialisme toujours présent dans nos banlieues.

Je suis heureux de relier entre eux ces différentes figures de rebelles qui peuplent mes films. Il me paraît absolument nécessaire de montrer au public d’aujourd’hui que les révoltes ouvrières de 68 ou celle des années 70, rejoignent celles de la jeunesse des quartiers contre le racisme et l’exclusion, la révolte des banlieues de 2005, et celles des gilets jaunes aujourd’hui contre la vie chère, la corruption des élites et pour une démocratie directe. Ce sont les facettes d’un même combat : il est urgent de les relier entre elles si on veut éviter que chacune se fasse écraser, à tour de rôle, par le rouleau compresseur d’une répression féroce.

Ce qui me paraît essentiel dans mon métier de cinéaste, c’est cette possibilité par l’outil caméra et le son direct, de mettre à nu l’humain, de faire tomber les masques et révéler la beauté singulière des êtres que je filme. C’est le sens profond de mon désir de film. Seul le cinéma me permet cette rencontre de l’Autre par delà les idéologies et les préjugés qui font écran. Le cinéma est ce qui me permet d’être au monde. 

 

Tu as toujours œuvré pour un cinéma inclusif, celui qui raconte la vie des gens, quitte à ce que ça ne plaise pas à l’élite. Tu as l’habitude d’accompagner tes films, avec des débats, des discussions, là où ils sont projetés. Est-ce que faire participer les gens au financement de celui-ci est aussi une manière supplémentaire pour qu’ils se l’approprient ? 

L’idée de lancer une campagne de financement participatif vient de ma productrice. Tout simplement parce que ce film n’a pu bénéficier d’un financement normal, car rejeté 2 fois par la commission « d’avance sur recettes » cinéma du CNC après y avoir été sélectionné 2 fois ; on me disait qu’il fallait que je choisisse entre le récit amoureux et l’histoire sociale : comme si l’un et l’autre pouvaient être disjoints ?! Le sujet même de mon film est justement l’interpénétration – la résonance – entre l’intime et le collectif ! Et par ailleurs Arte, qui jusqu’ici avait été partenaire de mes films Hip hop, refusa de participer à celui-ci.

Nous avons alors décidé avec ma productrice de ne pas baisser les bras devant ce que je considère être une forme de censure économique, qui d’ailleurs ne touche pas mon seul film mais au moins une cinquantaine de documentaires d’auteurs réalisés chaque année avec des « économies de bouts de chandelles » et sortent en salles, parce que rejetés par le formatage des chaînes de télévision nationales. 

Nous avons donc construit patiemment le budget du film avec l’apport de deux petites Tv locales (qui nous ouvraient à un financement du Fonds de soutien audiovisuel du CNC et le soutien de deux régions Nouvelle-Aquitaine et Rhône-Alpes-Auvergne. D’où un budget extrêmement serré. D’où la question vitale pour nous de réunir les 20 000 € qui nous manquent pour finir le film. D’où ce « crowdfunding ProArti » qui était donc, au départ, une nécessité économique impérieuse. Par la suite je me suis rendu compte  – vu l’étendue du nombre des contributeurs – que c’était aussi une façon de populariser largement l’existence du film et d’impliquer celles et ceux qui suivent mon travail depuis des années (la liste des 2000 contributeurs auxquels nous avons écrit est issue de la liste des lieux de diffusion qui ont projeté l’un de mes films durant ces dix dernières années). Il s’agit donc d’une sorte d’implication des spectateurs pour préparer la sortie ultérieure du film en salles (sortie cinéma prévue pour octobre 2019 avec un distributeur : LES ACACIAS) 

J’ai toujours pensé que le cinéma que je faisais n’avait droit d’existence que s’il se préoccupait de trouver des lieux de diffusion alternative pour créer une sorte de mini économie parallèle. Sans un public indépendant (hors des circuits de multiplexes) point de cinéma indépendant. D’où l’importance que j’ai toujours consacré à la diffusion de mes films que j’accompagne tant que je peux : je dis toujours qu’un film pour moi c’est un travail minimal de 3 ans : 1 an pour l’écrire, 1 an pour le réaliser et 1 an pour rencontrer son public. Aujourd’hui, je n’ai réalisé que les deux premiers tiers du chemin. Reste à construire le troisième tiers pour trouver ses publics. Un film n’est jamais terminé quand il reste sur des étagères. C’est le public qui le fait vivre.

 

Au vu du contexte socio-politique actuel, en quoi ce film est important ? 

Le but du film est de retisser le lien qui va des révoltes ouvrières, à celle des banlieues ostracisées, jusqu’à celles des gilets jaunes aujourd’hui.

Je ne supporte plus les campagnes de dénigrements systématiques dont ce soulèvement populaire est victime de la part du gouvernement et des médias qui défendent les intérêts d’une élite corrompue. Je ne supporte plus que ce soulèvement soit systématiquement qualifié de « factieux », « antisémite »,  « raciste », « violent » etc. Pour mieux justifier la répression brutale et sans précédent dont il est victime… D’où pour moi la nécessité absolue de rendre leur fierté et respecter l’intelligence collective de ses acteurs. Inscrire ce soulèvement dans la continuité des utopies de 68 et de l’insurrection des banlieues de l’automne 2005.

Et puis surtout ce mouvement accouche d’une autre façon de faire de la politique en repensant la représentation du peuple avec des mandats courts d’un an, des rétributions modestes pour éviter la corruption et l’élection « d’assemblées citoyennes » rendant compte directement de leurs mandats à leurs électeurs : une réinvention de la politique qui me fait penser aux idées généreuses de la « commune de Paris » il y a plus d’une siècle déjà… J’ai le sentiment que s’inventent aujourd’hui de nouvelles formes de représentations du peuple. Et c’est une avancée considérable dont j’espère me faire écho.

Nach lors du tournage © Willy Vainqueur

 

Avec L’Acre parfum, le spectateur a l’impression qu’on boucle la boucle. Pourquoi ce film sonne comme un dernier film ?   

Boucler la boucle de mon histoire peut-être… Mais pourquoi serait-ce mon dernier film ?! Tout simplement, à l’âge qui est le mien – 72 ans-, j’ai besoin de revenir sur ma trajectoire personnelle: transmettre la chance qui m’a été donnée de traverser des pages passionnantes de notre histoire sociale. Nécessité de m’interroger sur le sens de ma vie, des raisons profondes qui m’ont fait partager la solidarité ouvrière, puis celle de la culture Hip Hop en résistance au formatage de la pensée dominante et de la culture élitiste qui nous étouffe. Rompre avec l’imagerie d’Epinal qui mythifie et donc nous éloigne de l’engagement de la jeunesse d’aujourd’hui… Il est fondamental de transmettre : « Pour liquider un peuple on commence par lui retirer ses livres, sa culture, son histoire… » écrivait Milan Kundera dans le « Livre du rire et de l’oubli ».

Ce n’est donc pas un dernier film, mais bien plutôt un « À bientôt j’espère ! »  comme le disait et le filmait  ce cher Chris Marker à la veille de la tempête de 68.

La campagne de crowfunding Proarti se termine le 15 Mai 2019 : https://www.proarti.fr/collect/project/lacre-parfum-des-immortelles/0