Lyrics – Photos  : Namss Naïma Amiri

L’Algérie est une république dite démocratique et populaire. Rien n’est moins vrai aujourd’hui. Un peuple tout entier se révolte pacifiquement avec beaucoup de justesse, d’humour mais surtout de détermination  : «  le pouvoir prolonge son mandat, alors nous prolongerons le combat  ». Reportage à Béjaïa lors des marches du 8 mars et du 15 mars.

Le 8 mars, les rues de Bejaïa, grande ville de Kabylie, sont noires de monde. Abdelaziz Bouteflika est alors encore en lice pour briguer son 5ème mandat à la présidence de l’Etat algérien. Un pays fort plus de 42 millions d’habitants et de ses ressources naturelles  : gaz, pétrole et minerais rares dont l’économie mondiale raffole. Cependant, le peuple souffre. Il souffre de voir ses élites engranger des devises dont le peuple ne voit pas la couleur. Il souffre du manque de moyens mis en place tant pour la santé que l’éducation. Il voit ses dirigeants politiques se soigner à l’étranger et profiter des grandes universités mondiales alors que ses établissements nationaux manquent de tout. Il souffre de n’entrevoir aucun futur. Il souffre d’avoir peur de s’exprimer. 

Tout a commencé le 22 février, première étape de ces marches historiques, lancées d’abord à l’appel de la jeunesse sur les réseaux sociaux. Depuis, toutes les wilayas (régions) d’Algérie se sont levées. Ici, au cœur de la Kabylie, historiquement mobilisée face au pouvoir central, les rassemblements sont massifs.

La Kabylie, traditionnellement mobilisée

Tout le monde a en mémoire la répression qui s’est abattue contre les grands soulèvements populaires : printemps berbère en 1980, octobre noir en 1998, printemps noir en 2001  ; pour ne citer que les principaux. Les manifestations ne sont pas rares dans la région et nombreux sont les opposants tués ou poursuivis. Encore aujourd’hui, les portraits de Matoub Lounes sont partout. Plus récemment, Merzoug Touati, journaliste bloggueur, a été arrêté puis emprisonné pour avoir protesté contre la nouvelle Loi de Finances et avoir diffusé un entretien vidéo avec un diplomate israélien. Le procureur avait requis la prison à vie, il écopera de dix ans puis sept ans de prison ferme en appel, avant d’être libéré le 4 mars dernier, alors que les rues algériennes sont en ébullition. Et bien d’autres ont été ou sont poursuivis pour délit d’opinion comme Abdou Semmar, Adlène Mellah…

C’est cet arbitraire, la «  hogra  » (mépris, injustice) généralisée, l’opacité d’un pouvoir prédateur qui est au cœur de toutes les revendications.

Pour la fin du système

L’annonce du retrait de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika et du report des élections présidentielles n’a pas calmé la rue. Loin de là. Les Algériens y perçoivent une tentative supplémentaire de prolonger le 4ème mandat et un système qui n’a que trop duré. Sur les pancartes des manifestants, revendications politiques et slogans humoristiques dont seuls les Algériens ont le secret, se mélangent pour clamer le désir d’une assemblée constituante, d’une seconde république, par le peuple et pour le peuple. «  Gloire à nos martyrs  », «  Merci de ne pas déshonorer notre mémoire  » ou encore «  changement radical de système  » figurent parmi les mots d’ordre.

Il faut dire que les jeunes (la moitié de la population du pays a moins de trente ans) n’ont connu que Bouteflika à la présidence et que ce régime les a largement éprouvés. Ces jeunes adultes, ces adolescents, ces enfants aussi, souhaitent vivre autre chose, autrement. Agacés par un système au sein duquel le piston est roi, la corruption omniprésente et où il est difficile d’évoluer et de grandir, nombreuses sont les corporations qui ont rejoint la jeunesse, grossissant les rangs de la contestation  : enseignants, magistrats, artistes, avocats, et même policiers.

Armées de pancartes et de cartons rouges pour signifier leur ras le bol, les femmes sont présentes en masse. Lors de la manifestation du 8 mars, qui marque également la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, elles sont venues de toute la région pour occuper le centre de Béjaïa, près de la Maison de la Culture.

Des marches historiques

Le 15 mars est tout aussi historique dans les 48 wilayas du pays. Encore plus nombreux que les vendredis précédents, les citoyens sont dans la rue, même pour les moins convaincus, tant par curiosité que par solidarité, grossissant les rangs sur les trottoirs bondés de Béjaïa. Des jeunes sont assis sur les bâtiments de la préfecture, les chants résonnent dans toute la ville, les slogans sont toujours plus déterminés, avec des messages spéciaux à l’intention d’Emmanuel Macron. Les personnes handicapées sont également sorties avec une revendication spécifique contre la réduction de leurs pensions. Les personnes âgées soutiennent le désir d’émancipation de la jeunesse. La question de la grève générale revient souvent dans les discussions. Certains estiment qu’elle ferait souffrir le peuple sans porter atteinte aux dirigeants. D’autres estiment qu’elle est le seul moyen d’impacter réellement la vie économique et de faire pression. Les appels à la mobilisation vers les régions très productives comme dans le désert, où sont implantées de nombreuses entreprises exploitant les ressources naturelles, continuent d’être relayés. C’est pourquoi certains employeurs mettent d’ores et déjà en garde leurs salariés et les menacent de licenciements immédiats s’ils se joignent aux manifestations. De même pour les fonctionnaires, les policiers en premier lieu.  L’opposition politique quant à elle, souvent accusée d’être proche du pouvoir en place, est globalement inaudible et invisible. 

L’issue demeure pour l’instant incertaine, mais la détermination du peuple algérien est sans pareille. Il compte bien récupérer ses richesses, son pouvoir et une démocratie digne de ce nom. En somme, tout un peuple est déterminé à tourner une page de l’histoire algérienne.