Lyrics : Mathilde Boudon – Lamraoui – Photos : Mamad Diawara 

 

Children of Deaf Adults. Ou Codas. C’est ainsi qu’Erremsi et Elodia s’identifient. Des enfants de sourd·e·s qui sont les témoins privilégiés des violences systémiques et des discriminations subies par leurs parents.

Très suivi·e·s sur les réseaux sociaux, leurs comptes respectifs offrent des contenus qui ont vocation à mettre en lumière les combats passés et présents de la lutte de la communauté sourde et signante.

 

Le duo de choc « toujours au charbon », s’efforce « d’éduquer et déconstruire les rapports de domination entre les personnes entendantes et les personnes sourdes ».

Erremsi poursuit « Nous sommes afro-descendant·e·s et habitons en banlieue. Notre profil détonne par rapport à la représentativité qu’on retrouve dans les institutions liées aux personnes sourdes. »

Aujourd’hui, Elodia est interprète professionnelle diplômée mais fût harcelée par le passé parce qu’elle exerçait sans diplôme. « Depuis longtemps, des interprètes contribuent à manipuler la communauté sourde en leur faisant croire que le diplôme est obligatoire alors qu’en France, le métier d’interprète n’est pas réglementé. Les méthodes employées peuvent relever de l’intimidation ou même de la menace.»

 

 

 

L’invisibilisation de la réalité des personnes sourdes et signantes s’explique en partie par les projections et les fantasmes que suscite la Langue des Signes Française parmi les entendant·e·s. Les deux compères nous expliquent « Un bon exemple, c’est le bébé-signes. Il s’agit de puiser des signes issus de la LSF et de les intégrer à l’apprentissage de la communication en petite enfance. Rien ne l’interdit, mais lorsque c’est proposé comme un moyen de développer le QI de son enfant, supprimer ses frustrations et pleurs ou encore de le préparer à rencontrer des personnes sourdes dans le futur, c’est une publicité mensongère. Une approche lucrative et dépolitisée de notre langue à laquelle on s’oppose clairement. C’est de l’appropriation culturelle. »

Qu’elle nourrisse des fantasmes ou qu’elle soit sujette de moqueries à l’instar des mèmes visant les interprètes durant le confinement, les personnes sourdes signantes sont systématiquement dépossédées de leur langue. « On s’est positionné·e·s de façon ferme face aux moqueries pendant le confinement car nos connaissances sourdes ne savaient même pas qu’on se moquait d’elles. Il n’y avait donc pas de réponse possible. Par ailleurs, même à l’intérieur de notre la communauté, ce fût dur à accepter car il y a une hiérarchie implicite. Les sourd·e·s légitiment souvent les entendant·e·s car ils ont accès à l’information, à l’éducation, à l’emploi, aux études supérieures, … dont sont majoritairement privés ces dernier.ères. »

 

 

De l’interdiction de la LSF dans l’éducation durant un siècle en France à partir de 1880, en passant par le « Réveil Sourd » des années 1980, aux conséquences de la colonisation linguistique, jusqu’au symptôme actuel du « Hearing Savior », le duo s’emploie à raconter l’histoire politique de la Langue des Signes Française. À travers la série « Parlons peu, signons bien » sur la chaîne Youtube d’Eremsi, les activistes se font les porte-voix d’une communauté qui s’est organisée par elle-même, pour elle-même depuis des années.

C’était donc tout naturel pour ces intersectionnel·le·s convaincu·e·s de joindre leur force à celle d’Assa Traore et du Comité La Vérité pour Adama devant le Tribunal de Grande Instance lors de la manifestation du 02 juin qui a rassemblé des milliers de personnes. Au côté d’Ève, elle aussi interprète professionnelle diplômée, ils et elles ont également pris part à la manifestation finalement bloquée sur la place de La République à Paris pour signer en direct les prises de parole qui se sont succédé.

« Pour nous, le métier d’interprète en langue des signes est un métier militant » affirme Elodia. Ève a d’ailleurs déjà participé à l’interprétation des récentes manifestations féministes. Erremsi le certifie « Nous sommes déjà touché·e·s par les violences policières et nous savons également à quel point les rapports entre la police et les personnes sourdes peuvent être sous tension. Lors d’une garde à vue par exemple, le temps d’attente est beaucoup plus long car le commissariat doit faire venir un interprète. » Elodia nous apprend que lorsqu’il est contrôlé, son père peut facilement être « identifié comme violent car, ne s’entendant pas, il oralise certains mots avec un volume de voix fort ». Les deux activistes luttent car « lors d’un contrôle de police, les problèmes de communication peuvent avoir des conséquences dramatiques. La surdité est invisible donc les policiers ont tendance à croire que la personne sourde en face d’eux prétend ne pas entendre. Le pire c’est les menottes. Rendez-vous compte ce que ça signifie pour un adulte sourd et signant d’être menotté. Ce geste est très violent, il revient à être bâillonné. »

 

Résolument intersectionnel·le·s, Elodia et Erremsi n’en ont pas fini de faire dignement entendre leur voix et continuer à charbonner pour converger.

 

 

 

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