Lyrics : Mathilde Boudon Lamraoui Photos : DR

 

 » Imaginez si des hommes, dont moi, issus de quartiers populaires, s’installaient l’un après l’autre sur un canapé, afin de se livrer pour la première fois de leur vie, sans aucune concession, sur les obligations sociales masculines dont ils sont à la fois les interprètes et les prisonniers. « 

C’est par ces mots que Sikou Niakate décrit son premier documentaire.

« Dans le noir, les hommes pleurent. » retrace le parcours d’Ange, d’Okba et les autres. Ensemble, ils interrogent leur rapport à la virilité : en famille, au travail, dans les relations amoureuses et amicales, dans leur rapport au corps ou à la taille de leur sexe. Les protagonistes se livrent sans concession. Une confession radicale et salutaire qui met en avant toutes les injonctions à la virilité et à la masculinité qui ont construit leur vie d’hommes, dans les quartiers populaires. Sikou Niakate nous plonge dans l’intimité des personnages par une démarche artistique résolument politique. Fumigène l’a rencontré.

 

Peux-tu te présenter Sikou et nous raconter d’où vient ton envie de faire des films.

Je m’appelle Sikou, j’ai 29 ans, je suis un homme noir Parisien. Nord Parisien, Parisien pauvre.

Je viens d’un milieu social extrêmement pauvre et évidemment j’ai longtemps pensé ma vie de manière très pragmatique : avoir un boulot, essayer de louer un appartement, et peut-être avoir une voiture. Complément programmé à la reproduction sociale en quelque sorte ! Vers 17 ans, j’ai commencé à faire du basket en club, j’ai rencontré un autre groupe de potes qui venaient tous d’un milieu social plus privilégié que le mien. En les côtoyant, j’ai été frappé : ils ne se mettaient aucune limite. En ce qui me concerne, je m’étais toujours dit « Qu’est-ce que je peux faire dans les limites imposées par ma condition sociale ? »

Je n’avais jamais pris le temps de penser à ce que j’aimerais faire. Alors j’ai pris le temps de me sonder, et l’envie de faire des films a émergé. Puis cette envie est devenue besoin, urgence. L’urgence de mettre en lumière nos contradictions, les non-dits, nos blessures maquillées. Parler de là on se situe, la place des opprimés, de celles et ceux qui n’ont pas la parole, qui n’ont pas le pouvoir.

 

Tu as grandi dans un quartier pauvre du 19ème arrondissement. Que peux-tu nous en dire ?

Sociologiquement, il s’agit des mêmes populations que dans tous les quartiers populaires : les habitants sont pauvres, une grande partie est issue de l’immigration. L’architecture des immeubles est partout la même : ils sont immédiatement reconnaissables.

Si on est flemmard, on peut avoir tendance à se dire que les banlieusards, pour ne pas dire les noirs et les arabes, n’accèdent pas aux espaces parisiens de la culture à cause de la distance géographique. Seulement ce subterfuge est rapidement démenti par les populations des quartiers populaires parisiens. On est les mêmes sociologiquement et malgré la proximité de la culture dans la ville, les habitants les plus pauvres n’accèdent pas plus à ces lieux et ces espaces.

Je pense que la distance qui les éloigne n’est pas géographique, mais symbolique et psychologique. C’est comme la gentrification, il ne suffit pas de mettre des populations différentes à proximité pour créer du vivre ensemble. Pour l’instant c’est une coprésence. J’ai le sentiment qu’on se dirige vers un remplacement de population. Les plus riches remplaçant les plus pauvres…

 

Peux-tu nous parler de ton film « Dans le noir, les hommes pleurent » ? Qu’est ce qui t’a poussé à aborder la question de la masculinité toxique ?

Ce film expose l’intimité de quelques hommes, qui décrivent avec un courage incroyable, les obligations sociales masculines dont ils sont à la fois les interprètes, mais aussi d’une certaine manière les prisonniers. Je voulais mettre en lumière ces aspects de la masculinité qui sont malheureusement trop souvent invisibilisés, mais qui pourtant expliquent bien des comportements masculins. Je voulais qu’on puisse comprendre les enjeux et les tiraillements intimes des hommes. Je voulais montrer à quel point tous les hommes ne sont pas les vainqueurs du patriarcat.

Je ne veux pas parler au nom de tous les hommes de quartiers, je vais plutôt parler de moi en tant qu’homme noir pauvre et parisien. Je pense que la masculinité représente une manière de paraître digne. Économiquement on subit la pauvreté, on est éloigné de la culture dominante, en bref on est dépossédé symboliquement.

Me concernant, mon corps d’homme noir devait répondre aux stéréotypes de performance qu’il véhicule : être puissant, être sportif, savoir se battre, avoir un énorme sexe. Ce qui est fou c’est que j’avais complément intégré ces injonctions comme étant « ma » norme. J’ai eu le besoin de déconstruire cette image et ces attentes qui n’étaient pas les miennes. C’est ce que je devais socialement incarner pour être accepté. Et j’ai dû me déshabiller, me mettre à nu pour ne plus être qu’un corps mais une personne à part entière.

Ce film, c’était une forme de thérapie ?

Oui ! J’annonce être malade. Je ne dis pas que la masculinité est une maladie. Certains et même beaucoup d’hommes semblent très bien vivre leur masculinité et ses exigences… Chez moi, elle était devenue une maladie, une névrose. C’était enraciné, profondément. Ça m’a empêché de vivre des relations intimes par peur de décevoir, de ne pas avoir un sexe de taille suffisante, de ne pas être à la hauteur de ce que mon corps imposant, mon corps noir incarnait. C’était omniprésent cette peur de décevoir, de paraître ridicule. A chaque baiser.

J’ai eu besoin de me livrer sans retenue, de tout raconter. Je me suis déshabillé devant la caméra. C’était peut-être comme une préparation, un échauffement. Comme si je m’exorcisais. Le film est avant tout purement cathartique.

Tu fais d’ailleurs preuve d’un courage hors-norme en te mettant toi-même complètement à nu devant la caméra pour aborder des sujets très intimes, notamment ta propre sexualité. Pourquoi ça te semblait important de le faire ?

Je le dis dès le début de film, j’ai voulu diriger ce documentaire comme une exploration : voir si j’allais trouver chez mes amis les mêmes obligations et barrières intimes que chez moi. J’en avais besoin, j’étais en deuil amoureux. J’avais l’impression de devoir me sauver au risque de devenir définitivement malheureux.

Le film était un subterfuge artistique pour avoir des conversations que nos postures sociales ne permettaient pas. Petit à petit, j’ai pris conscience de la manière dont ils s’étaient mis à nu. Quel courage ! Je ne pouvais pas ne pas faire la même chose. Je devais être à la hauteur de leurs récits, puis je sentais que j’en avais follement besoin. Alors j’ai sauté en moi, sans filet de sécurité.

Tu as choisi de donner la parole à des hommes qui se livrent sur des sujets qui restent très tabous, notamment dans les quartiers. Comment as-tu réussi à créer un tel climat de confiance ?

Tous les hommes du documentaire sont mes amis proches. La confiance mutuelle précédait le tournage mais ça ne garantissait rien. Le sujet était explosif : l’une des exigences de la masculinité est précisément de ne pas s’en plaindre. Sur le papier, c’était mission impossible.

J’ai leur ai d’abord annoncé que j’aimerais tous les interroger sur leur rapport à leur masculinité. En face à face, j’ai allumé la caméra et je leur ai posé des questions très larges. Pour les familiariser avec le sujet du film, mais aussi avec la caméra, au point de l’oublier, mais pas totalement. La caméra doit devenir suffisamment invisible pour ne plus impressionner, mais symboliquement toujours palpable pour instaurer un espace d’expression qui n’est plus vraiment la vie. Alors on se permet des choses qu’on ne se permettrait pas au quotidien. Pour finir par se livrer, pour la première fois, sur ces injonctions silencieuses, mais lourdes, épuisantes.

 

 

 

Ton film nous rappelle que les hommes subissent la domination masculine qui impose des normes et détériore le rapport à leur propre corps. Selon toi, comment se manifeste concrètement les injonctions à la masculinité dans la vie des hommes, surtout dans les quartiers pauvres ?

Je pense qu’il y a une matrice commune à la masculinité toxique qui est la performance, la domination mais qu’elle se déploie différemment dans la société. Notamment en fonction de notre classe sociale. On tente toujours de dominer les espaces ou du moins y être performant en fonction de ce qu’on a. Dans les milieux pauvres, on subit une dépossession économique violente, qui va de pair avec une dépossession culturelle. En gros, la seule chose qu’on a vraiment est notre corps – et encore qu’il est souvent exploité par les métiers qu’on fait ! – .

Nos corps doivent être forts, ils doivent être performants, il faut savoir se battre. Ils doivent être intimidants, ne serait-ce que pour dissuader, pour se protéger. Ils doivent maquiller par leur force, l’injustice sociale qu’ils subissent. Évidemment il y a des nuances et des différences selon notre éducation, notre famille, notre âge etc… Mais l’un des fondements de la masculinité en quartiers est l’exigence du corps, qui doit s’accompagner d’un courage débordant et d’une absence de peur.

Je ne sais pas comment y faire face. Peut-être en déconstruisant l’idée selon laquelle les hommes doivent être performants ? Il faudrait sûrement dégenrer les émotions. La peur, la tristesse, la sensibilité ne sont pas féminines mais humaines. Concernant les quartiers, il y a évidemment une dimension sociale à régler. On ne peut plus accepter de vivre dans une telle misère.

Les personnages de ton film parlent des femmes également. Quelles peuvent être les injonctions à la masculinité portées par les femmes ?

Je ne pense pas que les femmes portent directement d’injonctions mais on peut croire encore instinctivement, à tort je pense pour beaucoup d’entre elles, qu’elles attendraient une virilité exacerbée. Un corps musclé, protecteur, poilu… Une voix grave, une confiance débordante, une absence de peur, de faiblesse… Rien qu’en le disant, je me rends compte que c’est ridicule parce que j’ai déconstruit tout ça. Mais parfois, et c’est rapide, ça ne dure pas, mais ça peut revenir, ressurgir, comme un fantôme du passé.

Comment a réagi ton entourage à la sortie en ligne du documentaire ?

Beaucoup de mes proches ont découvert ce que je dis de moi en regardant le film. Certains étaient surpris, car ça ne correspond pas à l’aisance sociale que je cultive sûrement pour maquiller toutes les failles que je montre dans le film.

Globalement, on me félicite pour cette mise à nu, ce saut dans le vide, cette sincérité qui peut même être gênante car trop vive. Je sais que tous se reconnaissent à différents endroits du film. D’une certaine manière, le film évoque aussi leur rapport à la masculinité, leur intimité. Je n’ai eu pour l’instant eu des félicitations et des encouragements. Je pense avoir resitué avec authenticité la réalité silencieuse de beaucoup d’hommes.

L’artiste Eddy de Pretto a soutenu publiquement ton film. Quels échanges avez-vous eu ?

Oui, c’est vraiment élégant de sa part. Je lui ai montré le film deux mois avant de le sortir. Je savais qu’il serait intéressé par le sujet. Quand j’ai sorti le film en libre accès, il en a parlé autour de lui. C’est vraiment sympa de sa part. D’autres personnalités comme Maia Mazaurette l’ont partagé sur les réseaux sociaux. C’est mortel ! Camille qui tient la page Instagram Jemenbatsleclito l’a aussi partagé après l’avoir regardé, c’est génial !

Tous les hommes qui témoignent sont des proches. Qu’est-ce qui a changé entre vous depuis le tournage du film ?

Il reste évidemment nos vies dans ce qu’elles ont de plus simple : les banalités, les légèretés… Mais on sait désormais qu’on peut entièrement se livrer. Je pense qu’on a la mémoire de ces intimités partagées. C’est là, entre nous. On s’est livré, on s’est ouvert, on s’est fait confiance. On a levé la violente pudeur qui nous oppressait. On est devenu plus sincère, plus mature.

Qu’est-ce qu’on peut-te souhaiter et souhaiter à « Dans le noir, les hommes pleurent » ?

Je ne peux pas encore parler de mon prochain projet qui va être tout autant intime et important. J’espère le réussir et avoir une diffusion officielle au cinéma. En ce qui concerne « Dans le noir les hommes pleurent », je veux qu’il soit entendu par le maximum de personnes. Qu’il engage des conversations comme c’est déjà le cas. Ce serait génial que des personnalités ou la presse en parle, le fasse circuler, le fasse vivre, il en a besoin.