Lyrics : Raphäl Yem  – Photos : Julien Pitinome

 

Idir s’est éteint ce 2 mai 2020 à Paris, d’une longue maladie. Nous avions eu la chance de le rencontrer il y a 13 ans aujourd’hui, à l’occasion de la sortie de son disque, La France des couleurs. L’occasion pour nous de revenir sur ses débuts, les débuts de sa légende. Idir n’est pas un simple artiste, il a été le porte voix de plusieurs générations, le symbole d’une certaine fierté, d’une certaine liberté. Retour dans les mots de cet infatigable militant du vivre-ensemble.

 

« La femme et la jeunesse, pour moi c’est ça l’avenir de l’humanité ».

Idir, 2007.

Présentations ?

Je suis né en Algérie, dans une région qui s’appelle la Kabylie, et puis je commence à chanter à l’âge de 17 ans. Ensuite, on m’a demandé de venir en France, où j’ai appris mon métier sur le tas. Après je suis resté. Au départ, je retournais dans mon pays assez souvent, et puis ça s’est espacé. Parce que je commençais à comprendre et à pratiquer ce métier, métier que je n’ai pas cherché … Ma musique était essentiellement kabyle, parce que j’étais en Kabylie, et puis après, dès que tu sors de chez toi, tu vois d’autres gens et tu t’enrichis des différences, et donc ta musique va devenir un mélange de tout ça.

Comment est-ce que tout ça a commencé ?

J’ai eu la chance d’avoir une grand-mère et une maman qui aimaient la poésie, et j’ai eu la chance de passer mon enfance en Kabylie, où dès qu’on sortait de l’école, on gardait les chèvres et les moutons pour les parents. De là, faire de la musique en dehors du village, c’était possible. Mais disons que je n’avais pas l’envie ou de désir particulier de faire carrière là-dedans. Comme il n’y avait pas de lycée en Kabylie, à partir du Brevet, on partait pour Alger. En première, j’étais dans un lycée qui était en face d’une radio. Et puis comme j’étais un peu déraciné dans mon propre pays, parce que je ne parlais pas l’Arabe, j’essayais de me rapprocher des gens comme moi, de ma région. Pour ça, je gratouillais un peu de guitare, ce qui a du intéresser les gens d’en face : on m’a demandé de faire des petites musiques. Mais dans ma tête, il fallait le Bac et les longues études, alors la musique … Et puis un jour, j’écris une berceuse pour quelqu’un de connu. Le producteur est venu me dire de la remplacer au pied levé, parce qu’elle était malade. « C’est pas mon métier, je suis pas musicien », lui avais-je dis. Il a insisté, alors c’est là que j’ai pris mon pseudo, « Idir », pour pas que ma famille soit au courant ; j’étais sur Alger pour faire des études, pas pour faire de la musique ! D’autant plus que chez nous, la musique n’est pas très « palpable ». Une maman a envie de voir son fils médecin, mais pas saltimbanque ! Et puis quand j’ai chanté cette chanson là, ça a tout de suite pris. Le lendemain de l’émission, les gens appelaient la radio pour me réentendre. On parlait de Idir dans la rue, jusque dans ma famille. Et ça pendant près de 9 mois. A l’époque, je partageais une chambre universitaire avec un ami, qui m’a dit : « Pourquoi  tu fais pas une face B, ça pourrait te payer ta chambre » ? Ce que j’ai fait, et ça a eu beaucoup de succès … même en dehors de l’Algérie ! Ce n’est pas ce que j’avais choisi, mais plus j’essayais de tenir la musique à distance, et plus les choses me rattrapaient. Et puis un jour, y’a un gars qui m’attend devant le lycée. Un gars qui était venu spécialement de France, qui veut me signer pour la France. Un contrat qui m’a rattaché pour 7 ans, durant lesquels je devais enregistrer deux 33 tours.

A l’époque de cette carrière naissante, tu te destinais à quoi ?

J’ai fait de la géologie, j’ai mes diplômes, j’ai même fait un peu l’Ecole des Mines ici … J’étais spécialisé dans l’hydrologie et le pétrole. J’aurais du aller dans le sud pour vous ramener un peu de pétrole, mais le destin en a décidé autrement.

 

Tes premiers pas en France ?

Quand je suis arrivé d’Algérie, à Marseille le 8 septembre 1975, j’ai débarqué dans un pays qui me faisait l’effet d’un cirque. Parce que je venais d’un pays où il y avait un seul président, un seul parti, un seul peuple, un seul journal. C’était clair, on pensait tous pareil. Et là, je voyais des gens différents : à la télé, il y avait des débats, des gens qui n’étaient pas d’accord entre eux, et qui finissaient l’émission en se serrant la main. Chez nous, c’est : « t’es pour ou t’es contre » … Ce pays m’a appris la liberté d’expression, la diversité des idées. Nous, on était formaté : on faisait parti d’un pays qui avait réussi sa révolution, et donc on était dans une espèce de marche de l’histoire, avec Ché Guevara, Fidel Castro, Yasser Arafat, un peu les grandes idées communisantes … Ca n’avait rien à voir avec la pluralité.

Cette pluralité des idées a-t-elle influencé ton travail ?

Elle existait déjà en moi : autant j’étais fier de ce pays qui avait réussi tellement de choses, autant je voulais baigner dans ma culture maternelle kabyle parce qu’elle n’était pas représentée. Il y avait une contradiction entre une culture du pouvoir qui avait droit de cité, et la culture berbère à qui on ne donnait pas les moyens de s’exprimer. Il y avait cette révolte, ce besoin quand je suis arrivé en France, j’avais en moins la tolérance de ce qu’on appelle les « minoritaires ». C’est à dire qu’à partir du moment où tu te sens opprimé donc minoritaire, tu as envie d’exister. Pour que tu puisses exister, tu reconnais aux autres, le droit à l’existence. Quand je suis arrivé en France, j’ai trouvé un accueil extraordinaire, des gens prêts à tendre la main … puisqu’en était Algérien dans les années 70, le Parti Communiste et le Parti Socialiste français, prônaient à bras le corps toutes ces idées progressistes, et on était dans cette mouvance là. On nous a soutenu, et on fait beaucoup de choses ensemble.

Le concept d’identité reste très important à tes yeux ?

Tu nais dans un petit village où tu parles la langue Kabyle. Sur Alger, j’ai appris qu’il y avait d’autres langues dans le monde. Tu vis là, tu te sens un peu minore. Et tu te dis : « On m’empêche d’exister, alors que j’ai le droit d’exister » J’arrive ici, on t’accepte, mais tu appartiens à une communauté à l’intérieur d’une communauté, tu n’es qu’une partie. Tu découvres d’autres gens qui pensent autrement, mais qui sont là et qui existent. Alors c’est normal que tu te compares et que tu te poses des questions identitaires : « Qui suis je ? Quelle est ma place » ? De tout temps, mon intérêt se situe toujours particulièrement au niveau de l’identité. Quand on a une identité, ça nous permet de mieux affronter l’extérieur. A la limite, moi qui vient d’Algérie, j’ai eu moins de problèmes à m’intégrer, que pas mal de gens qui sont nés ici, pour plusieurs raisons. Je connais mon origine, elle me permet de ne pas appréhender l’autre, d’aller à la rencontre de cette autre personne, et d’échanger des choses avec elle.

Quel rapport tu as avec le public jeune ?

La jeunesse, c’est demain. C’est ce qui va faire que ce sera le prolongement, de moi, de toi. Surtout quand tu appartiens à une identité qui n’a pas les moyens de vivre par elle même. Il faut qu’elle soit aidée, parce qu’on est tenu par un impératif assez cynique, celui de la survie. Si tu ne fais rien pour ton identité, aucun pouvoir ne le fait pour toi, un peu comme pour les Kurdes, les Indiens d’Amérique, en moins graves, parce qu’on n’a jamais été gazés, Dieu merci. Tu te dis : « Est-ce que mes enfants vont être comme moi, des enfants Kabyles préfabriqués ? Ou faut-il que je les laisse libres de leurs choix » ? Moi j’ai décidé de leur dire : « Voilà ce que vous avez, ce que votre père a été, votre maman … Maintenant, vous en faîtes ce que vous voulez. Votre vie vous appartient, je ne peux pas te dire « sois kabyle et tais-toi » », même si certains me le reprochent. Ils sont en prise directe avec la réalité. Si je leur avais inoculé ce concept d’identité, et forcé à s’y rattacher d’une manière viscérale, ils ne vivraient plus après ! J’ai une chance inouïe, c’est qu’au jour d’aujourd’hui, j’ai un public, un peu comme celui de Tintin, de 7 à 77 ans. On a l’impression que ces générations se passent les chansons. Alors parfois, je suis mal à l’aise … Quand les jeunes me regardent, je ne sais pas comment me comporter avec eux, je ne suis pas Johnny Hallyday, je ne vais pas faire de galipettes. Je ne sais pas comment faire pour ne pas leur déplaire, alors, je reste moi-même.

 

L’avenir, tu le vois comment ?

Demain, je peux le voir d’une manière sombre, parce que ceux qui sont puissants sur cette planète, ne sont pas forcément les plus intelligents. On a l’impression que la planète se nivelle par le bas. On arrive à un moment où on peut aussi bien foutre dehors Saddam Hussein de l’Irak, et laisser des choses pires qu’au temps de Saddam Hussein. On peut élire dans le pays le plus puissant du monde, l’homme qu’il faut le moins élire, et on l’élit même 2 fois … On a plus tendance à laisser passer les dictatures, les répressions que la liberté d’expression. Un monde où tous les José Bové du monde n’y peuvent rien, malgré toute leur bonne volonté. Un monde où un fossé se creuse de plus en plus entre les adultes et les jeunes, parce que les vécus ne sont plus les mêmes : les choses vont trop vite pour les uns et normalement pour les autres. Et aussi ce problème de la Femme qui est souvent réduite à un statut minoritaire. Et je pense que notre salut à tous passera, pas seulement par sa reconnaissance, mais sa célébration. Reconnaître l’autre, c’est faire l’effort. La démocratie, ce n’est pas une espèce de doctrine qui t’emmène toi et moi vers la lumière. C’est d’abord un combat soi-même pour pouvoir congédier la cohorte de tes démons, et de voir les choses en, terme de justice et d’égalité, plutôt que de sexe, de race ou de religion. La femme et la jeunesse, pour moi c’est ça l’avenir de l’humanité … Et l’argent, qui fout tout en l’air… On voit, entre les altermondialistes et les libéraux. Mais j’ai un espoir, parce que la jeunesse est de moins en moins conne ! Il ne faut pas les prendre pour des petits boutonneux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. On a vu en 2002 comment ils se sont réveillés contre Le Pen, ils étaient au devant de la scène… Quand tu vois ça, y’a de l’espoir !

 

 

Nous adressons toutes nos condoléances à la famille et aux proches d’Idir. Nous partageons la peine de milliers de femmes et d’hommes, à travers le monde. Puisse Idir reposer en Paix.

 

A propos de l'auteur

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