Lyrics Amanda Jacquel – Photos Amanda Jacquel et Jean Segura 

Cette année, la 3ème édition des Etats Généraux dans les Quartiers Populaires aura lieu dans le 93, à Stains. L’art y sera mis à l’honneur. Samedi 19 octobre dernier, une réunion de préparation avait lieu entre ces femmes engagées dans ce combat pour l’égalité scolaire et la dignité de leurs enfants.

La salle est pleine ce samedi 19 octobre, à la Maison pour Tous Yamina Setti de Stains, pour cette journée de coordination nationale des Etats Généraux de l’Education (EGE) dans les Quartiers Populaires, qui rassemblent plusieurs collectifs franciliens mais aussi de Montpellier. Entre deux bouchées des délicieux gâteaux préparés par cette vingtaine de femmes militantes, le débat ne faiblit jamais. Quelques hommes sont également présents. « Il y a un mur qui s’est construit entre l’école et les parents donc la plupart finissent par lâcher l’affaire… » souffle une mère d’élève. « C’est important de mettre en exergue les termes de parentalité et de légitimité ; parce qu’on entend toujours parler de parents démissionnaires. Mais la question c’est : quelle place et quel espace existent pour ces parents dans l’école afin qu’iels puissent accompagner leurs enfants ? » répond une autre femme en bout de table. « Oui parce que faut le dire, c’est vrai que pendant longtemps ça arrangeait les directions d’établissements scolaires que les parents n’interviennent pas. » poursuit une nouvelle voix.

« En fait, c’est soit nous sommes démissionnaires, soit nous sommes trop investi.es et on nous accuse d’être politisé.es ! Comme si on ne pouvait pas simplement être parent d’élève ! » enchaîne une autre femme.

Stanois.es, Blanc-Mesnilois.es, Cristolien.nes et Montpelliérain.es sont ici pour partager leurs expériences et préparer la 3ème édition des Etats Généraux de l’Education (EGE) dans les quartiers populaires qui aura lieu cette année à Stains. Et les 29 et 30 novembre prochains, des collectifs de Marseille et de Toulouse et même d’autres d’Ile de France les rejoindront également : « l’idée des Etats Généraux, c’est de lancer un cri au-delà du local ! » explique Hind. « Nous, habitant.es de Stains, nous avions assisté à l’édition de 2018 qui s’était déroulée à Créteil. Ca faisait énormément écho à nos problèmes donc on s’est dit, pourquoi ne pas prendre le flambeau collectivement, pour organiser la prochaine session ?! Et voilà » sourit cette volontaire bénévole. Cette année, à Stains donc, les EGE se déclineront au travers de l’art : un procès théâtralisé, la projection du film La Vie Scolaire, ou encore une animation de Light Painting. L’idée étant toujours que les EGE circulent de ville en ville, avec déjà pour projet de s’ancrer à Marseille pour 2020.

N’ayons pas peur des mots : ce sont des territoires de ségrégation scolaire

« Aujourd’hui à Stains nous avons la chance d’être accompagnées par la municipalité ! Mais ce n’est pas pareil partout. Beaucoup de collectifs sont esseulés, malgré les précédentes éditions. Il faut continuer à faire vivre ce lien». Au début de l’année 2019, la mairie PCF de Stains était en grève pour protester contre la « rupture d’égalité républicaine » sévissant dans le département de Seine-Saint-Denis. Dans l’exposé du faible investissement des services publiques dans le 93, il y a bien sûr l’école: « Sur le plan de l’éducation, les dotations par élève sont 47% moins importantes ici qu’à Paris. » Dénonçant également ces inégalités au travers d’une tribune publiée dans LeMonde en juin dernier, des élèves de 1ère du lycée d’enseignement général et technique Jacques-Feyder d’Epinay-sur-Seine (93) écrivaient : « L’école de la République ne réserve pas les mêmes conditions à la jeunesse de Seine-Saint-Denis, aux fils et filles d’immigrés, aux pauvres qu’aux élèves des centres villes. Et, pour nous, cela ne peut signifier qu’une seule chose : vous préférez vivre ensemble « entre vous », plutôt que de vivre ensemble « avec nous ». »

Dans un contexte politique et social de plus en plus tendu, l’école française, éloignée de son rôle d’ascenseur social, reflète, si ce n’est accroît, les inégalités socioéconomiques. Tout au long du parcours scolaire, elles sont criantes et ont de lourdes conséquences: « En CE2, les élèves les moins favorisés obtiennent une note moyenne de 57 sur 100 en français et 58 en mathématiques, pendant que le quart le plus favorisé atteint 87 et 85 respectivement (ministère de l’Éducation nationale, 2017) » ou encore « Les enfants de cadres supérieurs sont 2,9 fois plus nombreux que les enfants d’ouvriers parmi les étudiants (ministère de l’Éducation nationale 2017-2018) si les enfants d’ouvriers composent 13 % des étudiants en licence, ils ne sont plus que 9 % en master et 7 % en doctorat » peut-on lire sur le site de l’Observatoire des inégalités.

« C’est important de nommer les choses. Il y a des mots qui font peur, qu’on se refuse à utiliser dans le débat public, comme celui de ‘‘ségrégation scolaire’’. Mais nous on est là pour assumer ces mots ! » s’exclame Fatiha, maman du Petit bard-Pergola, quartier de Montpellier. En 2015, elle avait participé avec d’autres parents d’élèves au blocage de l’entrée de plusieurs écoles pour protester contre cet « apartheid social » ; c’est à Montpellier que s’était donc tenu en 2017 la première édition des Etats Généraux de l’Education (EGE). C’est fortes de ces expériences qu’elles sont ici aujourd’hui.

Entre enseignants et parents d’élèves, la nécessité de converger

A la gauche de Fatiha, Zouina, veste kaki et voix tranchante, prend la parole : « Nous, nous sommes là pour poser un diagnostic. Ce que nous dénonçons relève de l’institution qui broie nos enfants, et ne concerne pas les cas individuels ! C’est ça le cœur des EGE ! » Cette militante tient à préciser: « Nous n’accusons pas les enseignant.es , on dit aussi comment l’institution les maltraite ! »

Cette rentrée scolaire est particulière, c’est celle de la réforme Blanquer ; de l’instruction obligatoire à 3 ans, de la poursuite de la baisse des effectifs de classes dans les quartiers défavorisés, de la réforme bac mais aussi celle de l’annonce de la suppression de 1800 postes dans l’Education Nationale en 2019. C’est celle de la dénonciation des rythmes épuisants, de l’isolement du corps enseignant, du manque d’effectifs (de moins en moins d’enseignant.es titulaires) et de moyens…

Près d’un mois après le suicide de Christine Renon, directrice de l’école maternelle de Méhul à Pantin (93) et celui de Frédéric Boulé, enseignant à Nice, le même jour ; alors que la principal du collège de Bondy (93) a également tenté de se suicider en mettant, elle aussi, directement en cause l’Education nationale ; la détresse de la profession est criante et présente dans les débats ce samedi. Comment faire front, se questionnent ces citoyen.nes: « Les conditions de travail ne peuvent pas justifier l’exclusion des parents ; mais il faut aussi les prendre en compte et lutter pour leur amélioration. Ce sont des combats qui se rejoignent ! »

Le point de départ ? Un cri d’alerte lancé au niveau national. « Nos enfants ne sont pas dangereux, ils sont en danger ! » martèle une mère. « Les 29 et 30 novembre prochain, il faut qu’il se passe quelque chose pour que élus, chercheur.euse.s, enseignant.es, parents, nous puissions avancer ensemble ! » souligne Najat Bentiri,. Najat a accompagné le collectif des parents de Montpellier depuis 2015. Elle était présente aux deux premières éditions des EGE, à Montpellier d’abord puis à Créteil. « Avant nous étions plus centrées sur des problématiques locales, sur nos expériences et nous invitions des experts pour construire des rapports et les porter au devant de l’Etat ». Les collectifs de Montpellier et Créteil se sont d’ailleurs déplacés jusqu’au Ministère de l’Education Nationale pour présenter leurs préconisations : « Il n’y avait eu aucune suite… Donc on se doit de continuer le combat pour se faire entendre. » Najat termine en soulignant son désir de (re)donner le pouvoir aux habitant.es : « Aujourd’hui, les solutions existent mais la volonté politique est absente. Nous, nous continuons cette mobilisation citoyenne, nous continuons à vouloir nous réapproprier la chose publique ! En fait, nous on fait ce qu’on a à faire ! On prend nos responsabilités ! Maintenant, à l’Etat de prendre les siennes ! » ». « On ne lâchera rien ! » conclue Magda, mère d’élève de Stains. « Mais attention, on n’est pas dans une position victimaire ! Notre voix porte des revendications, des luttes. On est loin d’être passives ! Et ça crée un cercle vertueux puisque nos enfants voient ce qu’on fait, ce qui les encourage à être acteurs également ! »

Pour suivre les EGE sur Twitter : https://twitter.com/EgeStains

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