Lyrics et Photos : Amanda Jacquel et Jean Segura

C’est une claque. Une percussion visuelle. On le qualifiera sans doute de « petit » film, de film « indépendant ». Mais c’est surtout le genre de film qui se prolonge en dehors de la salle, qui reste en nous, dont on va parler encore pendant longtemps. Un film inspiré de faits réels qu’on a peu l’occasion d’entendre et qu’on vit pourtant tous les jours.

En mars dernier, le Grand Rex, institution du cinéma à Paris, avait unilatéralement annulé la programmation de « Soumaya », coréalisé par Ubaydah Abu-Usayd et Waheed Khan. « Alors que l’accord était passé, la salle bloquée et l’acompte payé dès le mois de décembre 2018, le Grand Rex a décidé unilatéralement d’annuler la projection, prétextant qu’ils ne diffusent pas de ‘‘films indépendants’’ (…) l’avocat du Grand Rex a donné in fine la raison réelle du refus : le sujet du film (film qui n’a pas été vu par le Grand Rex), qui ferait déjà polémique sur les réseaux sociaux. Référence faite ici à l’agitation de la fachosphère » peut-on lire sur le compte Facebook du film. Une « censure silencieuse » comme le résumait Ubaydah pour Street Press. Une histoire d’autant moins relayée et visibilisée que le film peine à trouver des diffuseurs, tous frileux, depuis sa pré-sortie il y a bientôt un an.

 

 

 

ATTENTION SPOILER !

« Le Grand Rex nous avait demandé le synopsis du film, qui parle de discrimination au travail. Mais ils ont vu ensuite l’affiche du film qui représente une femme qui porte le hijab ; l’affiche était accompagnée d’une bande annonce qui annonçait plus en profondeur le sujet du film, et ça, ça n’était pas possible apparemment » se souvient Charlotte Corchète, directrice de production. « Notre cinéma est proche du terrain. Il raconte une réalité inexistante dans la réalité mainstream actuelle » détaille Waheed Khan, coréalisateur du film. Et le public est au rendez-vous pour les quelques séances programmées : ce vendredi 18 octobre 2019 au cinéma CGR de Paris-Lilas dans le 20ème arrondissement, la salle est à nouveau pleine pour cette 3ème projection.

 

Le fond du film : lumière sur des réalités invisibilisées

Le cadre est posé dès les premiers plans du film. Des hommes cagoulés, vêtus de noir. Une porte qu’on tambourine. Un climat angoissant. Les larmes d’une enfant. Une ouverture sur la perquisition que va subir Soumaya, dans un contexte post-attentat et d’instauration de l’Etat d’urgence ; cette même perquisition qui va déclencher la mise à pied, puis le licenciement sans raison, de cette cadre dans une société de transport qui sécurise les voies d’atterrissage de l’aéroport de Roissy ; ou plutôt pour des raisons qui ne feront que de changer, que de se chercher… Le film part de ce point de rupture qu’est la mise en place d’un climat sécuritaire et ses conséquences pour une partie de la population française : la persécution des musulmans, et particulièrement des femmes musulmanes voilées. De Soumaya.

Soumaya est en danger alors même qu’elle est perçue comme danger. Elle devient l’ennemie intérieure. Les premières scènes racontent cette mise à distance (notamment lorsque sa collègue et amie DRH passe du tutoiement au vouvoiement). Après cette mise en situation éprouvante (perquisition puis mise à pied), le son disparaît avant de revenir, en brouhaha médiatique. Soumaya apprend son licenciement à la TV. C’est à son patron, Verron, qu’on donne la parole ; ayant pignon sur rue, il peut mettre son employée publiquement en cause, salir son nom aux yeux de tou.te.s. La violence de cette accusation publique et sans preuve est décuplée par les larmes de Jihane, la petite fille de Soumaya.

Des larmes qui résonnent avec l’actualité, et qui rappellent celles d’un petit garçon au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, le vendredi 11 octobre dernier.

« Une société de vigilance des nationaux dans un climat de délation généralisée. »

« Soumaya » offre un panel diversifié de personnages complexes. Une richesse dans le cinéma français d’aujourd’hui. Il y a la grand-mère et son amour incommensurable, qui veut protéger sa famille avant tout. Il y a Jérôme, le personnage qui, face à une situation répressive, décide de partir seul, au Maroc ; Jérôme dont la fuite bucolique et la quête du sacré deviennent presque burlesques tellement il est en décalage avec la gravité de la situation que vit Soumaya. Jérôme qui provoque plusieurs fois des rires dans la salle. Jérôme qui vient incarner l’humour, l’humour comme solution de décompression face à une telle tension. On le voit lui, ses pieds dans le sable, la tête dans les livres, l’œil derrière l’appareil photo, pris dans ses contradictions et rattrapé par des hallucinations… Et Soumaya, la tête dans des dossiers, en quête de vérité, consciente d’une réalité dans laquelle elle doit lutter pour sa dignité.  Il y a ce personnage, Guillaume, à l’origine de la délation. Un personnage qui se fait remarquer par son absence : la vigilance, la surveillance, n’est pas visible, elle est partout. « Tout ce qu’il se passe depuis 2015 en France s’inscrit dans cette idée de ‘signaux faibles’. » détaille Ubaydah Abu-Usayd, l’un des réalisateurs. «  Aujourd’hui, on met des mots dessus. On passe d’une société de déchéance de nationalité à celle de vigilance des nationaux dans un climat de délation généralisée. »

 

 

Il y a cette avocate engagée, incarnée par Sonya Mellah, qui annonce qu’elle ne peut plus poursuivre son métier mais décide de se consacrer à la transmission de son expérience. « C’était un univers totalement inconnu pour moi » confie l’actrice. « Je milite beaucoup contre le harcèlement scolaire, que j’ai moi-même vécu. Je suis allée chercher des énergies là-dedans ».

 

 

Répondant à une question du public à la fin de la projection, Ubaydah revient sur ces personnages : « Moi je suis tous mes personnages à la fois.  L’idée ce n’était pas de faire primer une parole sur une autre. Pour l’avocate, ces questionnements se rapportaient à une forme d’essoufflement dans le milieu du militantisme. ‘‘Vais-je vivre toute ma vie dans la réaction ? ’’Le film pose la question de comment faire les deux, ne pas être seulement dans la réaction mais créer des espaces de création. » C’est ce que les deux réalisateurs ont clairement réussi à faire avec ce film. « Nous on a choisit le cinéma pour agir sur le long terme, contrairement aux médias qui sont dans la réaction. Mais également pour se poser ces questions : qu’est ce que le pays est en train de devenir ? Ainsi que des questions de liberté. » précise Waheed Khan, coréalisateur du film. « Le film pose un regard sur ce qui se passe aujourd’hui ; les jeunes filles de 89 (cf : l’expulsion scolaire de trois jeunes filles portant le voile à Creil, NDLR) sont les mamans accompagnatrices scolaires d’aujourd’hui en fait » poursuit Ubaydah. « Dé-regardons le foulard ! Qui a d’abord initié cette problématisation du port du foulard ? C’est un regard occidental. Mon outil pour faire le chemin inverse, c’est le cinéma. »

 

 

Il y a ces scènes qui marquent : celle du Shaykh Hisham, sa détresse et la violence subie contre laquelle on se sent impuissant. L’émotion laisse entendre des reniflements dans la salle.

Celle de la DRH qui revient voir Soumaya chez elle et l’unique fois où Jihane, la petite fille, prend la parole pour défendre sa mère : « ma maman, elle n’a pas changé. Moi non plus je n’ai pas changé ». C’est la situation politique qui change. C’est elle qui décide de soupçonner Soumaya, qui la fait passer pour une ennemie.

Il y a la scène de l’intervention policière à la mosquée, qui rappelle les grenades lacrymogènes tirées par la police aux abords de la mosquée –dont l’une a pénétré le lieu de prières- à Clichy-sous-Bois en 2005. Et cette façon de toujours déjouer l’attendu, de proposer toujours une nouvelle voie, une narration originale : Soumaya ne se fera pas frapper par le policier. Elle l’esquive. C’est lui qui devient ridicule. 

« La victime c’est vous »

Et il y a ce scripte qui résonne. Comme les phrases assassines de cette avocate («  vos parents ils étaient là pour faire le boulot, ils restaient à leur place ») et du patron de Soumaya (qui voit dans le refus de faire la bise sur le lieu de travail un signe de radicalisation ; « vous n’allez pas me faire croire que vous êtes féministe » lui crachera-t-il à la figure, comme si Islam et féminisme étaient incompatibles). L’incarnation d’une vieille France, xénophobe, raciste et nostalgique d’un temps colonial, embourbée dans ses peurs et ses crispations. Et il y a la phrase finale de Soumaya, la tête haute : « C’est vous la victime » lancera-t-elle au juge. Le juge est victime de l’image qu’on renvoie de Soumaya, il est victime de ce qu’on lui dit dans les journaux de Soumaya, il est victime de ce que lui disent les politiques de Soumaya… Et cette dernière phrase : « Jusqu’à quand ? » qui vient dépasser le fameux« jusqu’ici tout va bien » de 1995.

Lorsqu’on le questionne sur cette phrase percutante, le réalisateur répond: « Si on ne se lève pas contre cette désignation d’un ennemi intérieur – qui fait aussi partie d’une logique de diversion pour ne pas parler d’autres problèmes sociaux, écologiques, économiques- tout le monde sera victime de cet autoritarisme. »

« Je suis ici pour ma fille…tu devras combattre » énonce solennellement Soumaya. Le film se termine sur cette nécessité de lutter, pour elle-même mais aussi et surtout pour Jihane, sa petite fille ; s’ancrant définitivement dans le réel, le film se termine par un extrait vidéo de la véritable femme qui a vécu cette persécution. A la question, y aura-t-il un « Soumaya 2 », la réponse est déjà préparée : « Nous ferons un prochain film sur sa fille, sur la présence-absence de cette enfant, qui est tétanisée, qu’on entend peu mais qui est traversée par extrêmement de sentiments » confient les réalisateurs à la fin de la projection.

La forme : la défense d’un cinéma « artisanal », pédagogique et engagé

Les applaudissements se prolongent après les dernières images du film. Un par un, les membres de l’équipe descendent sur scène pour dialoguer avec la salle. « Merci et bravo pour ce film » ;« c’est un film qui m’a touchée pour son indépendance, j’ai adoré du début à la fin » ; «  Merci encore pour ce beau film, pour cette vision moins négative de notre confession » ; « moi je suis musulmane non voilée et je comprends le besoin des femmes musulmanes aujourd’hui : qu’on leur foute la paix ! » ; « je me suis reconnue dans de nombreuses scènes  », « c’est la première fois que je vois une œuvre d’art qui montre qu’on peut être musulman à part entière dans la société française ». Les discussions sont si denses qu’elles se poursuivent hors de la salle ; l’équipe enchaînent les selfies et prolongent les échanges avec beaucoup d’émotion. «Des femmes m’ont dit qu’elles étaient très fières qu’une femme non-voilée incarne Soumaya. Tout à l’heure, une jeune fille s’est effondrée en larmes dans mes bras, à chaque séance ça arrive, ça me décontenance ! » raconte Soraya Hachoumi, l’actrice principale du film, émue. « Il y a un tel engouement pour le film… Et en même temps, ca montre à quel point ce climat engendre une perte d’estime, de confiance en soi. Pour moi, ce film est pédagogique à tous les niveaux… »

 

 

 

Pour ce premier rôle principal, Soraya n’a pas hésité : « Il y a une dimension militante dans le choix de ce film. Je me suis dit que je démarrais et que je terminais ma carrière avec ce film ! » sourit-elle. Et ce malgré les contraintes lourdes d’un film sans budget : « on travaillait 14 à 15heures par jour. On nous a refusé des décors. Ce n’était pas difficile de pleurer ou d’avoir des cernes ! En fait, ces difficultés ont aussi nourri mon personnage ! » s’enthousiasme-t-elle. « Ces difficultés se sont poursuivies en post-prod, dans la diffusion puisque le Grand Rex a refusé de nous projeter… Le film est dans le film en fait. Il y a une sorte de mise en abime ! »

 

SOUMAYA — BANDE ANNONCE from Yaraa on Vimeo.

 

« Si on avait fait ce film avec la LDH ou Amnesty, on ne nous aurait jamais opposé ces arguments… »

Au départ, tout commence avec le projet d’une série soutenue par le CCIF (collectif contre l’islamophobie en France, association créée en 2003) qui portait sur les discriminations. La campagne de financement en ligne ne prend pas, l’équipe renonce… Jusqu’à ce qu’un donateur privé leur offre le budget principal du film : 27 000 euros. « Il n’a pas demandé de contre-partie et il a découvert le film en même temps que tout le monde » précise Ubaydah. Les reproches des détracteurs du film tournaient justement autour des liens avec le CCIF. La réponse d’Ubaydah est claire : « On ne sait pas que le CCIF fait un travail dans l’ombre. Pourtant, le CCIF a accompagné beaucoup de citoyens victimes de la mise en place de l’Etat d’urgence. Si on avait fait ce film avec la LDH ou Amnesty, on ne nous aurait jamais opposé ces arguments… »27 000 euros, de quoi faire un court-métrage. Mais l’équipe en fera un long. « L’avantage de ce petit budget, c’est qu’on était très indépendants et qu’on tournait en équipe très légère ! On était 5 ou 6 sur le plateau. Et tout allait bien plus vite que si on avait été plus nombreux. S’il y avait une erreur, on enchaînait, on retournait la scène. Nous étions très réactifs » raconte Waheed Khan. « Par contre, le point très négatif réside dans la réception du film. Il est très mal accueilli par les médias mainstream et il a très peu de visibilité. » Pour expliquer la réticence des salles à diffuser ce film coup de poing, les réalisateurs sont lucides : «  On ne choque pas qu’avec nos propos mais par la forme aussi ; genre, ils viennent d’où eux ? » s’amusent-ils. Cette expérience pour Ubaydah soulève aussi les questions de l’indépendance du cinéma français : « Comme aujourd’hui, il y a très peu de moyens dans le cinéma indépendant français, on se demande si un cinéma complètement libre est possible. Je pense que oui, avec une approche artisanale du cinéma. Ce n’est pas péjoratif ! Mais ça implique de la patience, de la répétition, beaucoup de travail. »

«  Comment peut-on changer la donne de ces projections en pointillé ? » demandait une jeune fille dans le public à l’équipe du film. «  Les cinémas CGR nous suivent pour le moment mais le 5 février 2020 est une date à retenir car il s’agit de la date de sortie officielle du film. Nous ferons en sorte que le film soit visible dans le plus de cinémas possibles en France » annonce Charlotte, la directrice de production.  « En région parisienne, le film sera diffusé pendant un mois au cinéma le St-André-Des-Arts puis nous ferons une tournée en Ile-de-France. Nous allons contacter de nombreuses salles mais les spectateurs, de leur côté, peuvent aussi en parler aux cinémas proches de chez eux en disant qu’ils ont envie de voir le film. Il y a un formulaire de contact sur notre site pour nous écrire. » A terme, l’équipe espère voir « SOUMAYA » disponible sur Netflix. « Si vous avez aimé le film, vous pouvez interpeler Netflix sur les réseaux en leur parlant du film Soumaya. » ajoute Charlotte en direction de la salle.

« Lutter contre l’islamophobie c’est lutter contre le terrorisme »

Pour l’équipe, le film a aussi une visée pédagogique. D’ailleurs, Majida Ghomari, l’actrice qui incarne la grand-mère Djamila, raconte ce que le film lui a apporté : « Moi je suis féministe. Avant de faire ce film, j’étais contre le port du voile. En 1989, j’étais en Algérie et je formais les premières mannequins algériennes qui allaient défiler sans voile. J’ai dû fuir l’Algérie. Pendant 30 ans, je voyais des jeunes filles dans mes ateliers qui portaient le voile et je leur demandais pourquoi ? Grâce à ce film, je suis plus tolérante malgré mes traumatismes, j’ai compris que ces femmes font ce qu’elles ont envie ».

« En février, au St-André-Des-Arts, il y aura des séances découverte tous les jours à 13h où le film sera projeté et l’idée, c’est d’avoir des étudiant.es qui viennent » insiste Ubaydah. « Il y a une urgence à montrer ce film surtout à l’école, le lieu de la pensée ! Parce que lutter contre l’islamophobie c’est lutter contre la radicalisation et le terrorisme ». Avant ça, le 14 décembre, une projection aura lieu à Gennevilliers avec pour but d’inviter les enseignant.es.

« Soumaya » offre un pur, un grand moment de cinéma : tant dans la forme, -des conditions de tournage avec un budget très serré, un artisanat palpable, une indépendance recherchée-, que dans le fond, -le cinéma comme nouveau souffle, renouvellement des narrations traditionnelles, des archétypes collants ; le cinéma comme combat et contrepied des discours politiques actuels ; le cinéma comme vecteur de dialogues, d’histoires, de messages ; le cinéma comme baume, qui vient panser nos maux.

 

Prochaines dates de projections : http://soumaya.fr/index.php/dates-de-tournee/

 

 

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