Lyrics et Photos : Amanda Jacquel et Jean Segura

 

Depuis jeudi 29 août au matin, 15 familles syriennes (dont 38 enfants) ont dû se replier dans l’un des squares principaux de St Denis, contraintes de dormir dans des tentes, sans douche ni toilettes. Cette extrême précarité est la conséquence de l’expulsion qui a eu lieu sur ordre de la préfecture.  Largement décriée, elle n’a été suivie d’aucune proposition de relogement.  4 jours avant la rentrée des enfants. 

 

Ce dimanche, à la veille de la rentrée, les enfants jouent au square municipal Pierre de Geyter, au milieu des tentes dressées qui leur servent d’abri depuis trois nuits. L’une des petites filles ne peut plus poser son pied depuis qu’une bombe l’a touchée en Syrie.  Des Dyonisiens défilent tout l’après-midi, certains apportant vêtements, couvertures et d’autres distribuant des pommes pour le goûter des enfants. « Je suis venue en soutien » glisse timidement une dame aux cheveux blancs. « Ça fait longtemps que j’habite à St Denis et j’ai déjà vu trop d’expulsions. » 

Certaines familles syriennes vivent ici depuis trois ans. Un nourrisson d’un mois est présent sur le camp. 
Quiconque arrive sur le campement est reçu avec une tasse de thé. Une Dyonisienne, outrée par la situation et vivant à quelques pas, emmène deux mamans et leurs enfants chez elle pour qu’elles puissent utiliser la salle de bains : « Il n’y a qu’une fontaine dans le parc, à l’entrée. Donc depuis jeudi, je viens tous les après-midis pour qu’elles puissent avoir un moment pour elle. Si on a le temps, deux ou trois familles peuvent venir. » 

Les enfants se précipitent sur une bicyclette qui vient d’arriver. Ils viennent saluer Yahya, doctorant à l’EHESS en anthropologie et en ethnographie urbaine. Yahya tape joyeusement dans leurs petites mains. Il connaît tous les enfants ici. Les adultes le saluent chaleureusement. Ce jeune homme s’est battu aux côtés des familles pour que les petits puissent faire leur rentrée scolaire l’année dernière, en septembre 2018 : 30 enfants ont ainsi pu emprunter le chemin de l’école. Cette année, ils sont 23 à faire leur rentrée. Depuis son arrivée à St Denis en mars 2018, le jeune homme, lui-même syrien, travaille avec ces familles. « Toutes ont entamé les démarches de demande d’asile. Une famille a obtenu la protection subsidiaire [protection accordée par l’OFPRA –Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides- plus précaire que le statut de réfugié, NB]. Les autres sont en attente de décision ou en procédure d’appel. »  

Avant toute chose, il tient à  souligner : « Nous avons plusieurs besoins : d’abord un relogement décent et rapide. Mais aussi du soutien de France Terre d’Asile par exemple, de la CIMADE, du GISTI, sur place. Chaque famille a un parcours administratif complexe et singulier. Il faut pouvoir les aider individuellement. Et enfin, nous avons besoin d’une tente médicale et de soins. Hier, un enfant est tombé des jeux installés dans le parc et il s’est cassé le bras. Sa mère n’a pas la CMU… Vendredi, une femme a fait une crise d’angoisse suite à l’expulsion, il n’y avait personne pour la prendre en charge. »
Pour les personnes sur le camp, l’ordre d’expulser quelques jours avant la rentrée est incompréhensible. 

L’année dernière déjà, une expulsion avait pu être évitée, relate Yahya, « car devant les procédures de demandes d’asile en cours, la Préfecture de Police, était ok d’attendre. Je ne comprends pas que la Préfecture procède à l’expulsion alors qu’il n’y a eu aucune proposition de relogement. Seulement deux hôtels d’urgence ont été proposés. » Contre les 13 appartements vidés jeudi dernier. 

 

« Notre pays est détruit, nous sommes maintenant de St Denis »

 

Après avoir été contraints de fuir la Syrie, leur pays d’origine, en guerre ; après avoir éprouvé les difficultés de l’exil, de la migration, les multiples procédures de demandes d’asile et les longues files d’attente, les logements précaires et les marchands de sommeil, ces quinze familles syriennes voient leur situation encore plus fragilisée par cette expulsion. Une expulsion manu militari autorisée par la Préfecture de St Denis sans aucune proposition de relogement par les autorités alors que 23 enfants font leur rentrée ce lundi. 

 A 8h du matin, plusieurs cars de CRS bloquent la rue Raspail, à quelques pas du square. Une heure plus tard, ils entrent au numéro 6 et commencent l’expulsion des 15 familles syriennes.  « Les policiers sont montés. Ils étaient 4 par appartement » raconte S., un père de famille syrien, d’une quarantaine d’années. « Ils n’ont pas procédé appartement par appartement, non. Ils ont frappé à toutes les portes en même temps. » M.*, confirme : « Ils prenaient toute la rue ! Il y avait au moins 20 cars de police ! »
L’expulsion se fait en accéléré. « Ils nous ont dit qu’on pouvait prendre nos affaires mais sitôt qu’on sortait, on n’avait plus le droit de rentrer pour aller chercher le restant » témoigne S. « Ils nous menaçaient, la bombe de gaz à la main ; ils nous repoussaient lorsqu’on essayait d’entrer à nouveau pour emmener plus de choses. » Le ton est lourd, toujours empreint de la panique de jeudi.
M. soupire : « Et puis ça peut raviver des traumatismes pour les enfants, par rapport à ce qu’ils ont pu vivre en Syrie. On pensait que la police française était plus tendre. » 

S., comme la plupart des adultes, a réussi à emmener avec lui la sacoche dans laquelle il conserve les papiers les plus importants. Il n’a même pas eu le temps de prendre sa bonne paire de chaussures, explique-t-il en pointant dans un haussement de sourcil une sandale droite rognée, béante. Le reste a été détruit, emporté par la benne apportée par les autorités. 

Yahya soupire : « On ne comprend pas. D’autant que le bailleur est issu du mouvement Emmaüs. Ils ne sont pas censés précariser encore plus les gens, au contraire ! »  

Contacté par téléphone, Thierry Debrand, directeur de FREHA, raconte que la décision d’expulsion a été rendue « depuis plus d’un an » après que FREHA, bailleur social associatif fondé il y a près de 30 ans, a intenté une action en justice pour occupation illégale des lieux : « Nous avons vu partir nos locataires historiques un par un. Quand il y a un squat, ça veut dire qu’une famille modeste est privée de logement. Pour nous, il n’y avait pas d’autre solution que l’expulsion. » Le directeur souligne que FREHA, qui possède 1500 logements sur l’ensemble de l’Ile-de-France, est habilité à ne loger que des gens « avec un titre de séjour complet, selon la loi » : « ce n’est absolument pas de gaité de cœur que FREHA a demandé l’expulsion. Je vois la situation de détresse et de misère que provoque ce camp installé dans le parc. Mais chacun doit se mettre face à ses responsabilités ; qu’aurait-on dit si un gamin était passé au travers d’un parquet ? Qu’aurait-on dit si FREHA avait laissé faire un marchand de sommeil ? » se défend la direction. « Au 6 rue Raspail, les gens nous disaient payer un loyer mais FREHA ne recevait rien. J’ai écrit aux autorités pour faire part de mes forts doutes sur l’occupation de cet immeuble et sur la présence de gens qui exploitaient cette misère, mais je n’ai jamais eu de réponse. Je sentais une pression chez ces familles. »

Pourtant, les familles, elles, expliquent avoir agi contre ce marchand de sommeil en déposant une plainte l’été dernier. Elles affirment qu’elles ne payaient plus de loyer depuis. 

Jeudi soir, après l’expulsion, familles et soutiens décident d’installer le campement dans ce parc municipal. La mairie est prise à partie dans le communiqué publié vendredi par de nombreux signataires dont le DAL (droit au logement), le Réseau Education Sans Frontières St Denis, la LDH Saint-Denis Plaine Commune, les Gilets Jaunes de St Denis et Pierrefitte, SUD Education St Denis, etc. « La mairie a été sollicitée pour qu’elle intervienne auprès de la préfecture afin que les familles soient hébergées d’urgence dès jeudi soir » peut-on lire dans le communiqué. Samedi, alors que la ville organisait le traditionnel « pique-nique de rentrée » de St Denis, les familles et leurs soutiens (notamment, l’association ASET 93 et le chapiteau RAJ’GANAWAK) ont débarqué avec trois grandes banderoles, les gamins en tête, portant haut ces messages : « Relogement », « Notre pays est détruit, nous sommes maintenant de St Denis ».

Plusieurs interpellations ont aussi été lancées sur les réseaux sociaux, en direction du maire PCF de St Denis, Laurent Russier, notamment le dernier communiqué du collectif de soutiens sorti aujourd’hui : « nous réitérons notre demande auprès de la mairie d’organiser une table-ronde avec les institutions concernées. » ainsi qu’un communiqué du groupe municipal « Rouge et Vert Ensemble – REVE- Insoumis » qui souligne que « les solutions proposées par la mairie se limitent au 115 avec des familles potentiellement éclatées dans toute l’Ile–de-France, cassant les liens de solidarités avec ces dernières ». 

Madjid Messaoudene, élu à la ville et membre du groupe REVE Insoumis, met en lien cette situation avec les propos islamophobes du ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer qui affirmait sur France Culture :« il y a plus de filles que de garçons qui ne vont pas à l’école maternelle pour des raisons sociétales. Et appelons un chat un chat, le fondamentalisme islamiste dans certains territoires a fait que certaines petites filles vont à l’école le plus tard possible ».  « Quelle rentrée pour elles @jmblanquer ? » lui demande l’élu de St Denis sur Twitter. 

Solidarité contre pression

Pour le moment, c’est la solidarité qui permet aux familles d’affronter cette situation. Lundi 2 septembre, pour la rentrée, les enfants ont pu profiter d’un petit-déjeuner mis en place par le chapiteau Rajganawak. Les enfants connaissent bien ce « chapiteau » en bois, où tableaux, piano, déguisements et même trapèze de cirque sont installés. C’est là que des ateliers loisirs et de langue française leur sont proposés depuis trois ans. « L’idée c’est d’offrir un espace qui sert de repère aux enfants, de les soutenir dans leurs apprentissages et aussi d’amorcer les démarches administratives. » détaille Camo de Rajganawak.
Yahya est présent aujourd’hui. La scolarisation des enfants est une bataille primordiale pour lui : « Lorsqu’on aborde la question des migrations, surtout en ce qui concerne les personnes qui recherchent asile, l’intégration est toujours le prisme sous lequel on aborde cette question. C’est pourquoi trouver une solution qui assure une base solide pour un processus d’intégration de ces familles à St Denis devrait être la priorité de toutes les parties administratives concernées. Et la scolarisation abonde en ce sens.»

 
Aujourd’hui, ils sont 23 à faire leur rentrée : le temps d’engloutir un croissant et d’attraper les fournitures scolaires disposées pour l’occasion. Puis, écoliers, parents et volontaires présents en soutien sont invités à former des petits groupes, selon les différents établissements scolaires de la ville. Direction les écoles, en bande et en fanfare pour ce premier jour.

 

Le soir de la rentrée, un rassemblement a lieu devant l’hôtel de ville. Une enseignante de l’école élémentaire Daniel Sorano intervient: « Nous avons mis en place une banderole devant l’école, en signe de solidarité. C’est un support de connexion. »
Sur les deux heures que dure la mobilisation, les prises de paroles s’enchaînent. Aux drapeaux syriens se mêlent les logos de « Femmes en Lutte 93 », de « SUD Solidaires », du DAL, de Réseau Education Sans Frontière… Quelques élu.es de la ville sont présent.es dont Madjid Messaoudene : « il y a un an, après l’expulsion, l’Etat et la ville se sont engagés à suivre ces familles. Si la ville savait que cette expulsion allait avoir lieu et qu’elle ne nous a pas informé.es, nous élu.es, pour qu’on puisse aller sur place et faire en sorte que cette expulsion soit a minima moins brutale, c’est une faute politique. C’est impardonnable. » FREHA confirme pourtant que la mairie était consciente de cette expulsion ce jeudi. 

 

Une nouvelle de la mairie tombe : un rendez-vous avec le cabinet du maire est fixé ce mardi matin. Finalement, tout le monde décide d’annuler le parcours et de s’organiser pour le lendemain. Une nouvelle tombe : la mairie assure que la domiciliation des quinze familles sera maintenue à St Denis (la domiciliation reste cruciale dans le processus de demande d’asile auprès de l’OFPRA). La mairie propose également à nouveau des logements d’urgence en hôtel pour 4 familles. Camo, du chapiteau Rajganawak, prend la parole : « La mairie explique que ces logements en hôtel sont renouvelables, sans limite de durée. Mais dans les faits, on sait que les personnes qui sont passées par ces hôtels sont rapidement renvoyées vers le 115. » La réaction des personnes syriennes présentes est immédiate : « Non, non. On ne veut pas de ça. La dernière fois, dans ce type de logement, on nous a dit au bout de quelques jours de payer ou de partir » dénonce H*., en brandissant un papier qui atteste son propos. Camo souligne la difficulté d’une forme de « chantage à l’hébergement » : « le problème c’est que si ces familles refusent ces propositions, elles risquent d’être blacklistées, dans l’accès à leurs droits. »
L’outil qui pourrait être utilisé est aussi la réquisition de bâtiment. Mais sur ce point, c’est un refus total de la mairie qui affirme être débordée et ne pas pouvoir gérer cette situation seule, se tournant vers la Préfecture et l’Etat. 

Sur le campement depuis jeudi, les tensions avec les riverains ne font qu’augmenter, des menaces planent. Tous les jours, la police (municipale ou nationale) patrouille sur le campement, interrogeant les familles. 

En attendant les familles et soutiens continuent de s’organiser. Des toilettes sèches viennent d’être installées. Un goûter est prévu ce mercredi à 17H30 et une fête de soutien se tiendra samedi à partir de 18h.   

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