Reportage : Jean Segura

Lundi le 29 juillet 2019 le corps de Steve était retrouvé par un pilote d’une navette fluviale près de l’emblématique grue jaune à Nantes, plus d’un mois après sa disparition dans la nuit du 21 au 22 juin dernier. Disparu à la suite d’une intervention très musclée de la police contre des personnes qui participaient à une soirée électro sur les quais de la Loire, le soir de la fête de la musique, Steve Maia Caniço avait 24 ans, était animateur en périscolaire dans la banlieue de Nantes et amateur de théâtre. 

Après de longues et pesantes semaines durant lesquelles sa famille, ses proches -et bien au-delà- n’ont eu de cesse de demander aux autorités « Où est Steve? », la découverte de son corps dans les eaux de la Loire permet peut-être enfin d’entamer le deuil. Néanmoins elle ravive légitimement la colère qui entoure les circonstances de sa disparition.  

Dès la confirmation de son identité, dans plusieurs villes de France des rassemblements spontanés ont eu lieu à sa mémoire. 

Le plus attendu d’entre eux s’est tenu ce samedi à Nantes même, et choix a été fait de le scinder en deux moments. D’abord un rassemblement à la mémoire de Steve près du lieu où son corps a été découvert, puis une manifestation à travers la ville pour dénoncer les violences policières.    

Pour Fumigène nous étions présent sur ces deux mobilisations.

Un hommage silencieux

Alors que toute cette semaine a été logiquement marquée par de très nombreuses réactions suite à l’identification du corps de Steve, ce samedi matin au pied de la grue jaune, parmi les centaines de personnes venues lui rendre hommage, c’est bel et bien le silence du recueillement qui prédomine. 

En contrebas, au bord d’un des quais, une gerbe de fleurs, quelques bougies et quelques mots ont été déposés les jours précédents. Arrivée trente minutes avant le début du rassemblement quelques fleurs blanches sous le bras, une Nantaise d’une cinquantaine d’année, visiblement agacée par le traitement médiatique de ces derniers jours, entame avec nous une discussion en nous demandant pour quel média nous travaillons. Tandis qu’elle dépose son bouquet et allume une bougie elle se dit « profondément émue et attristée ». Elle regrette en particulier que la mort de Steve sur les chaînes d’informations en continu soit associée « à la violence des Gilets Jaunes ». Elle précise son propos en affirmant que « si les forces de l’ordre ont agi de la sorte ce soir-là (la nuit de la fête de la musique), c’est parce que depuis qu’ont lieu des manifestations chaque samedi c’est devenu n’importe quoi ». 


Pendant ce temps, plus haut la place peu à peu se remplit. Quelques centaines de personnes, tous âges confondus, ont répondu présent à l’appel qui a circulé dans la semaine sur les réseaux sociaux. Et malgré l’extraordinaire réactivité du premier ministre à  affirmer, rapport de l’IGPN à l’appui qu’il n’y aurait « pas de lien entre l’intervention de la police » et la disparition du jeune homme, sur les pancartes d’un côté on peut lire les questions « Qui a tué Steve? », « où est la justice ? » tandis que d’autres affirment « On sait qui a tué Steve » ou encore plus explicitement « la police a tué Steve », « poussé par les forces du désordre ». 

Ces quelques mots seront d’ailleurs les seuls à être silencieusement présents pendant ce rassemblement. Toutes les personnes réunies ont certainement pu lire dans la presse les volontés de la famille de ne pas donner de « caractère public à leur deuil intime ». L’émotion collective cependant prendra pour quelques minutes la forme de longs applaudissements, suivis à nouveau d’un épais silence, et enfin du jet de quelques bouquets ou pétales dans la Loire. 

Midi passé, alors que la foule se disperse, deux t-shirts attirent notre attention:  l’un exige « Justice pour Adama » et l’autre pour « Babacar Gueye ». Ceux deux jeunes hommes noirs morts également suite à une intervention de la police, l’un en 2016 en banlieue parisienne et l’autre à Rennes en 2015, font partie de la très longue liste des personnes pour lesquelles leurs  familles et proches continuent de réclamer vérité et justice. Et il n’y a là aucun hasard puisque la seconde mobilisation, prévue pour 13h, vise à rendre hommage à la mémoire de Steve mais également à dénoncer toutes les violences policières commises ces dernières années. Sa mort tragique s’ajoutant à une liste déjà beaucoup trop longue.

 

Une colère de longue date

Vers la mi-juillet devant le mutisme des autorités suite à la disparition de Steve, un collectif de dessinateurs avait pris l’initiative de recouvrir d’affichettes les quelques 700 statues installées Place Royale dans le cadre du festival « Voyage à Nantes ». Après avoir été dans un premier temps retirées, ces affichettes qui posaient toutes la même question « Où est Steve? », à force de détermination et avec l’accord de l’auteur ont finalement réussi à rester, installant cette terrible question au coeur de la cité Nantaise.

Lors de notre arrivée au petit matin, en faisant le tour de la place, nous réalisons cependant que les inscriptions ont changé. Le corps du jeune homme ayant été retrouvé, la question qui maintenant résonne comme un cri est celle de savoir « Oú est la justice ? ». Et les responsables de ce collage le savent très bien, et le soulignent, malheureusement Steve n’est pas la première personne à perdre la vie suite à une intervention des forces de l’ordre. Ainsi sur de nouvelles affichettes on peut lire « Justice pour Steve, Zineb, Aboubacar, Adama ». 

Selon le site d’informations BastaMag, ces 42 dernières années, le nombre de personnes « décédées à la suite d’une intervention des forces de l’ordre » s’élève à 578. Bien que les auteurs de ce recensement précisent que leur rapport « illustre, d’abord la diversité et la complexité des situations auxquelles police et gendarmerie sont confrontées dans le cadre de leur mission […]» dont celle d’assurer la sécurité des personnes, et qu’il « ne préjuge pas de la légitimité – ou non – de l’usage de la force. Il pose [néanmoins] une question récurrente : dans quels cas cette sécurité est à ce point menacée qu’elle justifierait de tuer ? ».  Dans le cas de Steve, Zineb, Aboubacar, Adama et beaucoup d’autres cette question est malheureusement toujours sans réponse. 

Si ces chiffres en tant que tels ne suffisent évidemment pas à expliquer la colère qui s’exprime suite à la mort du jeune Nantais, ils en dessinent très certainement l’arrière plan. 

À ce dernier s’ajoute peut être en premier lieu la communication de la préfecture de la Loire qui le 1er août décide de sortir un communiqué de presse visant clairement à installer un climat de tensions, et à criminaliser celles et ceux qui oseraient, au-delà de l’hommage à la mémoire de Steve, dénoncer les violences policières. Une zone dans le centre est donc interdite d’accès, notamment la Place Royale, et les forces de l’ordre seront en nombre suffisant pour faire face à la « présence de manifestants ultra et d’individus extrêmement radicaux de type « black bloc ».». Dans un tweet daté du soir même l’historienne Mathilde Larrère,  spécialiste des mouvements révolutionnaires et du maintien de l’ordre qualifie les annonces de la préfecture de la façon suivante: « Stratégie du désordre de la part du gouvernement. Interdire une marche blanche. S’attendre à ce que le rassemblement ait lieu. Disposer des forces de l’ordre. Susciter la réaction de manifestant-es. Réprimer. Avoir des images pour le 20 h… » 

À cette description synthétique on pourrait également ajouter – toujours cette semaine- les propos du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner qui, après avoir laissé le premier ministre présenter les conclusions du rapport de l’IGPN, a quant lui préféré s’insurger contre les récentes dégradations de devantures de locaux En Marche qu’il a qualifié « d’attentats ».  Ou encore les insultes morbides à la mémoire de Steve proférées par certains policiers et gendarmes sur facebook, et que le média local Nantes Révoltée a révélé le 31 juillet, enjoignant d’autres rédactions à se saisir de cette information. Ou encore les mots prononcées par le chroniqueur Johny Blanc sur RMC : « La mort de Steve n’est pas une affaire d’État! Pas plus que l’affaire Benalla! Aujourd’hui il y a un chien écrasé et c’est une affaire d’État ».

Pour ce qui est précisément du déroulé de cette manifestation il est notable de souligner qu’elle a réuni plusieurs milliers de personnes. Comme lors du rassemblement plus tôt dans la matinée toutes les générations étaient présentes. Les slogans et pancartes comme cela avait été annoncé inscrivaient la mort de Steve dans la longue série des morts « suite à une intervention de la police ». À noter également qu’en effet la présence des forces de l’ordre était très importante, et les contrôles nombreux. Dès le départ de la marche dans les rues adjacentes à l’avenue de la cour des 50 otages, plusieurs cordons de CRS avaient été disposés au plus près des manifestants, engendrant les premiers heurts. Plus en avant, dans le jardin qui jouxte la préfecture quelques officiers équipés de lances à eau attendaient le cortège et l’ont copieusement arrosé à son passage. De nombreux médias étaient présents pour couvrir cette manifestation tant redoutée et comme on pouvait s’y attendre ce sont comme d’ordinaire les images d’affrontements qui ont fait la une des JT.

Une fois de plus c’est à grand renfort de lacrymogènes, de tirs de flashball, de canons à eau que le calme a été « rétabli » dans la ville de Nantes. Une fois encore on dénombre de nombreuses interpellations ainsi que des blessés. Les mêmes interrogations évidemment persistent dont une qui ne date pas non plus d’aujourd’hui et que l’on pouvait lire sur les murs d’un commissariat: « Mais qui nous protège de la police? ».

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