Lyrics Michaël Jacques – Photo Jean Segura

 

Dimanche 21 octobre, l’association Kinkiliha organisait dans la cité Hoche à Ivry-sur-Seine l’inauguration d’une fresque en hommage à Thomas Sankara, le leader burkinabé assassiné en 1987. Une manière de réaffirmer l’actualité de son combat et de sa mémoire.

 

« On a eu de la chance, il a fait beau temps toute la semaine.» En ce dimanche après-midi, au pied de la tour du 100 rue Hoche à Ivry, au sud de Paris, Mehrez Mraidi prend le temps de faire une pause, entre deux urgences. Un immense portrait de Thomas Sankara aux couleurs vives se dresse derrière lui. Poing fermé, regard déterminé, il trône au dessus d’un arbre au feuillage dense. En dessous sont tagués des extraits de ses discours, telles des racines remontant jusqu’à la cime. C’est lui qui a porté le projet de trente-trois mètres de haut, avec son association Kinkiliha. D’abord constituée pour du soutien scolaire, la structure s‘est généralisée dans « l’émancipation pour les plus jeunes dans les quartiers de la ville ».

Il faut revenir à l’année dernière pour retracer la genèse de l’événement, lors d’un week-end similaire dédié à Mohamed Ali, avec activités et animations en tous genres. S’y forment les prémices du binôme Mehrez-Vince, l’artiste derrière la fresque. Ce dernier explique: « Dans le sens de ce qui avait été réalisé collectivement en octobre 2017, on s’est retrouvés tous les deux à réfléchir à une nouvelle idée. L’association voulait organiser à nouveau un temps fort. Quand Mehrez m’a demandé qui on pourrait représenter, je lui ai proposé Sankara et apporté des arguments. Ça me tenait vraiment à cœur. Pour moi, lui et Frantz Fanon sont deux personnages importants. »

Le projet part notamment d’un constat pour Mehrez : « On tenait à faire découvrir l’image de Sankara aux plus jeunes. Il y a une certaine génération, jusqu’à trente ans, qui entend parler de lui. Mais les jeunes d’après ne le connaissent pas du tout. On ne sait pas ce qu’il a fait, qui il était vraiment». A 37 ans, le chef d’Etat avait réussi pendant quatre ans à la tête du Burkina Faso à mener une politique de justice sociale, inspirée de ses idéaux anti-impérialistes, panafricains et tiers-mondistes. 

L’événement coïncide à quelques jours près avec la commémoration de son assassinat, le 15 octobre 1987. A l’heure actuelle, les zones d’ombre demeurent et les responsabilités n’ont pas toutes été révélées concernant le meurtre de celui qui a rebaptisé sa nation en « Pays des Hommes intègres », en rupture avec le nom donné par les colons. « On tenait à lui rendre un hommage trente-et-un ans après son assassinat, en voulant faire passer un message à la France. Il faut reconnaître la vérité et faire la justice sur sa mort. » 

Une fois le projet sur les rails, les institutions les suivent, tout comme d’autres structures. « On a eu le soutien du bailleur qui a été d’accord tout de suite. Les élus et le maire, le conseil départemental, l’État par la politique de la ville… C’est comme ça qu’on a pu réussir. » L’événement est inscrit à l’agenda d’Ivry Motiv, deux semaines organisées par la municipalité et dédiées à la jeunesse ivryenne, où se mêlent culture, activités sportives et engagement. Assa Traoré est la marraine de cette troisième édition. La soeur d’Adama, tué à l’été 2016 dans la gendarmerie de Persan suite à son interpellation à Beaumont-sur-Oise, mène depuis une lutte avec ses proches pour obtenir la vérité sur l’affaire. Bien qu’originaire du Val-d’Oise, elle habite Ivry depuis plusieurs années. Selon Mehrez, c’est un prolongement : « Assa est attachée à ce qu’il y a de meilleur pour nos jeunes. Depuis deux ans, elle porte un combat. Au travers de l’image de Sankara, c’est un peu le sien aussi. Notre initiative, c’est d’aider les personnes qui se battent et les faire connaître». Vince abonde dans son sens. « Les termes de vérité et de justice sur les circonstances du décès de Sankara, ce sont des mots qui évoquent des choses pour nous : les affaires de crimes policiers ».

« Je n’ai jamais réalisé une fresque aussi grande »

Cent-quatre-vingts litres de peinture, avec la garantie que les couleurs vont tenir quinze ans. Près de soixante-dix heures effectives de travail. Cela a été une semaine intense pour Vince, qui apporte les dernières touches à la fresque, aidé par le conducteur de nacelle Cheikhou Touré. Perchés dans leur cabine, sous les yeux attentifs d’une centaine de personnes, ils s’exécutent avec précision. 

La figure de Sankara, Vince la connaît bien. Il l’a déjà peinte plusieurs fois. Mais jamais dans ces conditions. Le résultat est saisissant. « Je n’ai jamais réalisé une fresque aussi grande. C’était comme une épreuve sportive. Il y a un coté physique, marathon. On avait la nacelle pour sept jours, il fallait donc optimiser au maximum le temps de mise à disposition. Cheikhou a vraiment été opérationnel. Tous les matins on se donnait rendez-vous à 7h45, on commençait à 8h, et on finissait chaque soir à 19h30. » Le tandem fonctionne bien. Quand il ne conduit pas la nacelle, Cheikhou vient en appui à Vince, et l’aide à appliquer la peinture. C’est la première fois que Vince peint à l’acrylique. Pour une question d’isolation et d’imperméabilité du mur, il n’a pas pu utiliser de bombe de peinture. « Cela aurait créé de l’humidité chez les gens. Mais ça a permis à Cheikhou de s’impliquer, comme une œuvre participative quand je fais des ateliers. »

Malgré les embuches techniques, « dans des conditions rocambolesques » d’après lui, le projet ambitieux a bien vu le jour, grâce à l’implication de tous. Mehrez est lui aussi satisfait : « Nous devions le réaliser dans un autre quartier, mais c’était dans une co-propriété. Une semaine avant l’événement, on m’a dit que ce n’était pas possible juridiquement. En une semaine, il a fallu rassembler toutes les autorisations ! Mais on y gagne : l’autre immeuble devait faire vingt-trois mètres. Vince est un artiste qui a su s’adapter. » 

Vince a adoré travailler de cette façon. « J’ai l’habitude de réaliser des fresques dans plein d’endroits. Le faire de cette manière, avec un travail en amont et en aval, c’est le top pour moi. Ça permet que l’œuvre et ses valeurs soient réellement transmises. Il y a une forme de complémentarité. La fresque donne une grande dimension à la fête de quartier, et inversement. »

Le graffeur n’est pas un inconnu pour les associations et militants de banlieue franciliens. Il s’est spécialisé depuis plusieurs années dans la réalisation de portraits pour soutenir des causes. En octobre 2016 à Malakoff, un portrait du père du journaliste Nadir Dendoune, faisant honneur aux chibanis, était inauguré en grande pompe. Ses œuvres l’ont mené aux quatre coins de la région et du pays, mais aussi au Congo et en Palestine. Assa Traoré le rappelle : « C’est Vince qui fait tous les portraits d’Adama, depuis le début de notre combat. Ce qu’il a fait cette semaine, c’est extraordinaire. C’est une chance de l’avoir à nos cotés », sous les applaudissements nourris de la foule. Comme à son habitude, Vince, discret, observe en retrait.

Kinkiliha a anticipé la réhabilitation visuelle des façades de la cité, qui devait commencer l’année prochaine avec seize immeubles. Mehrez s‘engage à impliquer les habitants dans le choix des personnalités mises en avant. « On partira peut-être sur totalement autre chose. Des personnes de la cité, des tranches de vie qu’ils veulent voir apparaître… Dans ce quartier, avec toutes les difficultés qu’on connaît, il fait malgré tout bon vivre. »

 

« Si ce n’est pas nous qui bougeons, personne ne le fera pour nous »

Cette journée est donc aussi l’occasion d’une fête avec les riverains de Pierre et Marie Curie, l’autre nom de la cité Hoche. A côté des immeubles, des associatifs s’activent pour faire de l’événement un succès. Plusieurs stands sont dressés. Les Sarcellois de Biblio’Tess sont présents. Depuis deux ans, ils organisent des rendez-vous littéraires réguliers pour présenter des auteurs et faire découvrir des histoires qui parlent aux habitants des quartiers. Ils ont depuis décliné le concept, et organisent ici Biblio’Kids pour les enfants, entre goûter, lecture, atelier de coloriage et distribution de livres. En face, garçons et filles s’essaient au graffiti sur un cellophane tendu entre deux arbres. A coté d’eux, d’autres enfants s’amusent sur des structures gonflables, s’initient au double dutch ou à la boxe. Un clin d’œil à l’édition de l’année dernière. « On avait fait Mohamed Ali pour montrer aux jeunes l’émancipation par le sport. Certains ne se reconnaissent pas dans l’école qu’on leur propose, donc on a essayé de leur montrer que c’était possible de réussir par le sport » déclare Mehrez. Le fil conducteur de ces activités : la transmission par le partage. Ici, un atelier pochoirs permet de confectionner tee-shirts et supports à l’image de Sankara. Là-bas, des stands plus politiques sont représentés, ainsi que la librairie locale Envie de Lire. Un peu plus loin, un DJ passe du son, pendant les bénévoles de l’association de maraudes Solidaritess vendent repas et boissons qu’ils ont préparé pour financer leur action.

Modeste, Mehrez est comblé : « Ce qui me rend heureux, c’est que ça plaise aux gens, malgré quelques réticences. Je ne cherche pas à me mettre en avant, ni mon association. On veut vraiment faire des choses pour les habitants, pour la jeunesse d’aujourd’hui. Une certaine partie est perdue, on essaye de faire avec les moyens du bord pour les mettre sur le bon chemin. Si ce n’est pas nous qui bougeons, personne ne le fera pour nous. »

Au moment de l’inauguration, les interventions s’enchaînent. Après avoir notamment rappelé le rôle de Sankara dans la lutte pour les droits des femmes, Assa l’assure : « Avoir cette fresque, c’est une grande fierté pour ce quartier. On se dit que trente-et-un ans après, ses discours sont encore là et nous donnent de la force. Si Sankara était à nos côtés, je pense qu’il aurait changé beaucoup de choses, comme il l’a fait pour son peuple et son continent. »

« Ce n’est pas Sankara qui était en avance sur son temps, c’est nous qui sommes en retard »

Sous la monumentale peinture, après une photographie immortalisant l’instant avec les familles présentes, un débat de clôture vient poursuivre les réflexions soulevées. Sont réunis le sociologue Saïd Bouamama, également porte-parole du Front uni des immigrations et des quartiers populaires, l’activiste Goundo Diawara, du collectif Front de mères, Marion Faucheux pour l’association Survie, mais aussi Stéphanie Bationo, membre du Balai Citoyen France. Pour Vince, il était important de ne pas rester qu’entre Français. « Il y a peu de Burkinabés en France. Nous avons une lecture du personnage qui peut être décalée. »

Pédagogue, Saïd l’atteste : « Sankara a permis à un peuple de relever la tête et de mériter le nom de son pays. Ce n’est pas anodin. Il fait partie des grands Hommes qui font l’Histoire. Il le dirait lui-même, il n’a pu réaliser tout cela que parce qu’un peuple l’a accompagné et a fait les choses. » Pour Goundo, le dirigeant a été un exemple. « J’ai commencé à militer de façon naïve en 2005. Je ne connaissais pas encore Sankara véritablement. Après avoir été confrontée à ses discours, ça a vraiment donné du sens et de la consistance à mon propre engagement. »

Le porte-parole du FUIQP rappelle qu’à l’heure actuelle, l’icône burkinabée reste encore une référence dans son pays. « Il est surnommé par le peuple « Président des enfants, des pauvres ». Lorsqu’un Homme d’Etat reçoit ce surnom de sa population, c’est que ce qu’il a mis en œuvre n’est pas quelque chose de secondaire. Il faut prendre la mesure de ce qu’il a fait, parce que c’est un véritable héritage dont nous avons besoin aujourd’hui, en Afrique comme ici en Europe. » Il ajoute : « A la question de savoir ce qu’il emporterait comme livres sur une île déserte, Sankara répondait la Bible, le Coran et L’État et la Révolution de Lénine. Il articulait des dimensions renvoyant à la foi de son peuple et à la politique. C’est sans doute ce qui a fait sa force, sa capacité à relier différentes sources d’inspiration qui mettaient en mouvement les hommes et les femmes. »

S’il devait le décrire en un mot, Vince en est certain : « Ce serait un Précurseur. Il était en avance sur plein de choses qui s’imposent aujourd’hui et qu’il avait déjà mises en application : l’alimentation via les circuits courts et l’autosuffisance, le rapport à la consommation locale par les cotonnades, l’environnement vis-à-vis de la déforestation… Sa dimension féministe, mais également en termes de santé, de mieux-vivre et d’égalité. » Goundo va plus loin : « On entend souvent que Sankara était en avance sur son temps. Plus je découvre son œuvre et sa pensée, plus je me dis que c’est nous qui sommes en retard. Quand on voit qu’il était capable dans les années 1980 de parler d’écologie et d’émancipation des femmes, je me dis qu’il y a encore beaucoup à faire. » Conseillère principale d’éducation dans un collège, elle déplore aussi qu’il soit inexistant dans les contenus d’enseignement actuels. « A l’école, dans les livres d’Histoire, les Africains sont abordés uniquement à travers l’esclavage, la colonisation, la figure misérable des affiches de l’Unicef… C’est énervant qu’il ne soit pas représenté. Il est vraiment important qu’on rattrape ce retard et que son nom soit dans les bouches de tous nos enfants. Ces derniers connaissent tous Napoléon, mais pas Sankara. C’est une aberration pour notre histoire, notre histoire collective à tous. Car il ne faut pas être issu de l’immigration pour considérer qu’il est important. Il l’est pour tout le monde, en termes de valeurs et de pensée. »

Dans son sillage, Mehrez souhaite faire passer un message aux jeunes : « Intéressez-vous à la politique, investissez-vous dedans, car on est Français, même si on aura toujours quelqu’un qui nous rappellera le contraire. Sankara, il faut qu’on lui emboîte le pas dans cette France d’aujourd’hui. » Des propos qui font écho à ceux d’Assa : « Le visage de Sankara est là. Il véhicule un message fort, parce il n’avait pas peur, alors qu’il savait qu’il allait mourir. On est dans la continuité de son combat, nous tous qui sommes là. Sankara est un guerrier, un homme fort. Nous nous battons comme lui s’est battu, pour que le nom de mon petit frère change quelque chose. Nous sommes tous des soldats, tous des Sankara, pour la liberté d’un peuple, la justice d’un pays. »

Suite à la fresque Mohamed Ali de l’année dernière, Vince nous affirme que la Ville a décidé de renommer le terrain Jean-Jacques Rousseau où le mur se trouve, à quelques kilomètres de là, du nom du boxeur. Tout un symbole. Il s’interroge :«Est-ce qu’il y aura un jour une avenue Thomas Sankara à Ivry?»

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