Lyrics : Melody Odeïmi, Alexis Denous, Mickaël Jacques, Raphäl Yem – Photos : Jean Segura

 

« Fumigène c’est le Din Records des médias. C’est les indépendants de l’époque », et c’est Médine qui le dit ! Entre les journalistes du mag et lui, c’est une vieille histoire … Nous le rencontrons, longtemps, à plusieurs reprises, alors qu’on écoutait en boucle l’album “Prose Elite”. Sort maintenant son nouveau disque “Storyteller”. Rewind, Face 2 Face.

 

 

“Storyteller” est là, à peine un an après “Prose Elite”. D’ailleurs, était-ce une manière de revendiquer l’appropriation d’une pratique, la prose, habituellement réservée à l’élite?

C’est une façon de dire « Nous aussi on veut en être de ces références littéraires et culturelles dont vous vous revendiquez ». Moi aussi je me retrouve dans Victor Hugo, Verlaine, Baudelaire, Brassens… J’aimerais pouvoir en faire mes références. C’est comme ça que je me sens le plus français, pas derrière un drapeau ou un hymne national. Plutôt derrière une tradition, un attachement à la littérature et à la poésie. Quand j’ai affiché la pochette dans les rues de Paris et du Havre, j’ai entendu les réactions des passants, lu les commentaires sur internet. Il y en a qui s’indignent: « Victor Hugo doit se retourner dans sa tombe, à l’associer à cette sous-culture ! C’est n’importe quoi ». D’autres perçoivent la subtilité du truc : « Tiens, un rappeur qui se revendique de la littérature, qui s’inscrit dans une tradition littéraire, ça peut être intéressant ».

 

Justement, avec le géopolitologue Pascal Boniface, vous avez co-écrit le livre publié « Don’t Panik » en 2012. Mais ta présence à un meeting du sulfureux Kemi Seba en septembre 2014 vous a séparé. Qu’est-ce que tu y faisais ?  

Cette brouille trouve sa source dans un papier de StreetPress qui pointe ma présence à cette conférence. Et donc suite à ce papier, Boniface me contacte pour savoir si effectivement j’ai été à cette conférence. J’y étais, effectivement, mais pas comme StreetPress le raconte : ils sont dans l’interprétation de ma présence, en me prêtant des proximités, des accointances avec Kemi Seba, alors que je suis là-bas dans une démarche d’étudiant, de chercheur. J’essaye d’aller au bout de ma démarche personnelle : d’étudier certains courants, ici, la démarche panafricaine. J’étais curieux de ça, et j’ai pêché par curiosité. Ce que les gens savent moins, c’est que le même jour, j’assistais aussi à une autre conférence, celle de Lilian Thuram sur l’égalité. Ce que je n’ai pas mesuré, mais que Pascal Boniface a essayé de me faire comprendre, c’était le fait que je sois devenu une personnalité publique, et il a raison. Lui m’a conseillé de prendre des distances avec ça. J’ai écouté son conseil, mais dans l’égo, maladroitement, j’ai aussi pris mes distances avec lui. Je le regrette profondément. On se reparle aujourd’hui, je lui ai fait part de mes regrets, car les choses qui nous réunissent sont beaucoup plus grandes que l’infime qui nous sépare.  Parce qu’au final, je suis tombé dans mes propres travers. J’ai perdu du temps à ne pas conserver Pascal Boniface comme quelqu’un de proche, et j’espère qu’on se retrouvera vite comme en 2013.

 

On te reprochait aussi le morceau « Mc Soraal » ?

MC Soraal c’est le dur exercice de dénoncer un personnage inutile à la banlieue et pour la jeunesse, tout en préservant l’élan militant de ces derniers. Dénoncer le paternalisme et le populisme sans être paternel et populiste : « on ne dit pas à un enfant arrête de crier en criant ». Ce morceau, c’est une période qui a été présente dans mon quartier. Je sentais les antagonismes qui se réveillaient, avec des théories qui venaient du web, ce qu’on appelait la dissidence électronique, et moi je pressentais cet antagonisme. Et plutôt que de renvoyer les gens dos à dos à leurs propres sources, au risque de les perdre dans leur militantisme, je voulais nuancer ce propos.  Mais dans un dialogue aussi complexe, et avec ce genre de personnalités, la nuance n’est pas possible : j’aurai du mesurer ça. Je le regrette. Pas le morceau, je l’assume, parce qu’il est dans la dérision, il n’est pas frontal. Mais je vais vous dire une chose : s’il y en a qui veulent utiliser ce morceau pour me faire dire des choses que je ne pense pas, c’est un sport national. Et j’essaye de m’en écarter au plus aujourd’hui.

 

Tu nous dis ici que tu n’es pas conspirationniste du tout ?

Moi ?! Je combats le conspirationnisme depuis le début de ma carrière ! J’en veux pour preuve des morceaux comme « Table d’écoute », ou « Sourcing », dans lequel je dis : « Sois journaliste de ta propre vie, plutôt que spectateur de celle d’autrui ». Ce manuel d’auto-défense intellectuel était déjà présent dans  mes premiers albums. Pour étudier certains phénomènes, comme le complotisme, il ne suffit pas faire de belles phrases de loin, mais il faut aussi du terrain. Cette démarche ne m’est plus permise car j’ai une envergure publique, et mes déplacements sont soumis à des commentaires. Je le regrette, car ma démarche est de vouloir assainir les débats.

Tu as sorti “Prose Elite” quatre ans après “Protest Song”, plus édulcoré au niveau des textes, plus moderne au niveau des flows. Est-ce que tu es revenu à tes basiques ?

Je n’ai pas eu l’impression d’avoir décroché sur Protest Song. Je ne pense pas que mon ADN pur, à savoir l’écriture, l’engagement, la volonté de partager des messages et des références, se soit perdu à un moment donné. Sur tous les albums, c’est une espèce de dénominateur commun que l’on retrouve. Les formes utilisées peuvent parfois rendre inaudibles à certaines oreilles la façon dont c’est présenté, mais à aucun moment je pense avoir eu une attitude de retour à mes engagements de départ. C’est constant. Par contre, on peut parler sur ce dernier album de synthèse de tous ceux précédents, parce qu’il y a eu un projet entre tout ça : “Démineur”.

 

Justement, cet EP [Démineur] dénote de ce que tu as fait par le passé et de ce que tu proposes aujourd’hui.

C’était une sorte de terrain de jeu pour s’essayer à un autre style, qui est justement à l’autre bout du spectre de “Protest Song”. C’est vrai que je ballote les auditeurs, je les emmène à un endroit du spectre puis à un autre. Les auditeurs peuvent s’y perdre, je le comprends totalement, mais sans ça c’est la mort de l’artiste selon moi. Il y a une part de risque, de créativité, qui doit rester spontanée. Il faut sortir du calcul de satisfaire les auditeurs de prédilection ou d’arriver à en conquérir de nouveaux.

 

Dans Urbain 1er, tu dis « J’ai toujours pensé ce que je rappais, je n’ai pas rappé tout ce que je pensais ». Est-ce que c’est une forme d’auto-censure ?

Non, c’est plus qu’il y a des choses que je pense et que je ne rappe pas. Ça veut aussi dire que je n’ai pas terminé. J’ai encore du temps pour le faire et je vais le faire. La part d’auto-censure, elle est surtout dans la forme plus que dans le fond. Elle est dans les mots employés, dans une manière de s’exprimer, de non-vulgarité. Parce que c’est dans mon éthique. J’ai envie de dire les choses d’une façon et pas d’une autre.

 

 

Est-ce que cette auto-censure favorise le mainstream ou ce sont deux notions totalement différentes ?

Le mainstream et l’auto-censure, ce sont des notions voisines, même cousines. Il faut savoir les manipuler: . Même choisir ses sujets de temps en temps. C’est juste une question de diplomatie. Dans la diplomatie, il y a des règles à respecter avant d’arriver au nœud gordien. Dans le rap, je crois qu’on a cette gymnastique là-aussi, avant d’arriver au coeur du problème.. Je crois qu’en plus des notions de mainstream et d’auto-censure, il y a aussi celle de temporalité pour exprimer les choses. Je l’ai bien compris après m’être fait taper sur les doigts. (rires) Pour ma part, j’ai cette caractéristique d’avoir fait le choix de la non-vulgarité dans mes textes depuis le début. Ce n’est pas calculé pour avoir des morceaux qui passent en radio, c’est vraiment une question d’éthique. Par contre j’utilise mes propres inconvénients, à savoir la provocation. Avec elle, même si tu n’utilises pas la vulgarité, ça te ferme forcément des portes.

 

Dans le morceau “Porteur Saint”, tu pars d’une citation de Karl Marx pour dire « Si la religion c’est l’opium du peuple, c’est que le peuple a pris pour religion l’opium ». Tu abordes l’instrumentalisation de la religion.

Dans ce son, je parle des contradictions et des dérives sur lesquelles une mauvaise compréhension de la religion peut amener. Aujourd’hui quand on parle du religieux, on ne voit que ce qui est de l’ordre des dérives. Ce que je voulais mettre en évidence ici c’est que même quand tu es religieux, tu t’interroges. Sur Porteur Saint, je suis en chantier, en construction. Je me pose des questions et je veux les faire partager à ceux qui ont beaucoup de certitudes. Parfois j’ai rencontré des gens non-religieux dans mon parcours qui semblaient mieux équilibrés que moi. J’évite de trancher sur un mode de vie. A 34 ans, je suis quelqu’un qui doute sur beaucoup de points et la religion en fait partie. Attention, ce n’est pas un doute existentiel. C’est au sens dogmatique du terme, sur quel chemin on prend pour aboutir à une finalité : s’élever, s’émanciper, se rapprocher de concepts métaphysiques qui nous rendent meilleurs au quotidien.

 

Dans notre précédent numéro, Moussa de Baraka City était à ta place (humanitaire emprisonné pour son engagement auprès des Rohingyas). Tu es toi-même allé au Myanmar et engagé sur la question.

J’ai connu la cause des Rohingyas sur les réseaux sociaux via des ONG communautaires essentiellement. À travers la fibre religieuse, ces ONG sensibilisent la communauté musulmane au sort de ce peuple. J’ai commencé à m’informer personnellement, mais je me suis rendu compte que sur les réseaux sociaux, c’était à double tranchant. Il y avait des informations fiables et d’autres non. On trouvait des photographies liées à d’autres conflits qui dénoncent le sort des Rohingyas. Je me suis dit qu’il fallait que je manipule mieux les sources. J’ai contacté Moussa avec une série de questions très classiques, il a accepté volontiers de me répondre. Je faisais déjà partie de son comité de soutien. Ça m’a donné envie d’aller voir par moi-même. Je suis rentré en contact avec le Collectif Halte Au Massacre En Birmanie, une ONG qui a deux vocations: faire de l’humanitaire et du militantisme. Cette mission humanitaire était une première fois pour moi, je découvrais ce monde et j’ai pu constater de mes yeux certaines choses. Ça m’a permis de recadrer certains de mes propos dans un morceau que j’avais entrepris d’écrire, “Nour”, la suite d’Enfant du Destin.

 

Dans ta carrière, tu as toujours donné de l’importance à la condition des femmes, comme tu as pu le faire avec “Combat de femme” ou “A l’ombre du mâle”. Dans “Prose Elite”, il y a le titre “L’homme qui répare les femmes”. À quel point c’est important pour toi de l’évoquer ?

Ca fait partie de mes sujets de prédilection parce que ce sont des sujets qui durent depuis trop longtemps, en terme de droits sociaux, de rapport aux mentalités… Je veux que ma fille s’émancipe autrement que simplement être “une fille de” ou “l’épouse de”. Je veux qu’elle accomplisse sa vie de femme en tant que telle, comme elle l’a décidé, pas comme la société lui propose ou lui impose parfois.

 

En parlant de femmes et d’émancipation, Amina Zidani a été sacrée pour la deuxième fois championne de France. Boxeuse, femme de 22 ans et originaire du Havre, elle fait partie de la Don’t Panik Team. C’est une fierté pour toi ce club ?

Au départ je n’avais pas imaginé que la Don’t Panik Team serait l’un des fers de lance de la boxe féminine en France, et cela me va complètement ! Concernant Amina, elle incarne cette mentalité de se donner au maximum, de prendre ce qu’il y a prendre sans demander la permission, sans formes ni manières. On a un slogan qu’on markette au maximum : “Avoir peur c’est souffrir deux fois”. On s’enlève cette appréhension des codes de la société: « Est-ce que j’ai ma place ? Est-ce que je vais pouvoir m’autoriser de participer à ça ? ». Chez la Don’t Panik Team, on est plutôt « Non, je vais chercher ce qui m’appartient ». Amina incarne ça.

 

Le Havre, c’est une ville à laquelle tu fais souvent référence dans tes textes. Tu y es très impliqué, notamment par la Don’t Panik Team donc, mais tu as aussi soutenu un candidat communiste aux municipales en 2014 par exemple. Quelle est la place du local dans ton engagement ?

Pour moi, cet engagement est primordial étant donné que je suis né là-bas et que j’y vis toujours. Avec le local on est vraiment dans le concret, on a des rapports humains, on voit les gens, on les identifie, on voit les idées se former. Après, ce n’est pas dans mes projets de créer une liste électorale, de m’engager, ce qui m’intéresse c’est de faire une politique de terrain, pas de spectacle. Je ne me dis pas “Je vais rentrer dans une liste, être élu, devenir parlementaire, puis je vais avoir des rentes et me stabiliser”. Via l’association Don’t Panik Team, on fait de la politique de rue, on va sur le terrain, on suscite des vocations et met en relation des courants qui n’arrivent pas à l’être institutionnellement.

 

Ça se traduit comment concrètement ?

En ce moment je travaille sur un projet qui mélange sport et culture. Ça s’appelle SCult (sport et culture). Je veux ramener des dojos dans des musées, ce genre de choses. Le but est de ramener un public dans un endroit où il n’a pas l’habitude d’aller.

 

Donc au Havre on peut s’attendre à voir des tournois de boxes dans des bibliothèques ?

Exactement ! Je veux que public du sport se mélange au public de la culture, assouplir la vision et la frontière entre eux. La rendre un peu plus perméable, pour que les gens puissent dialoguer entre eux, pour que la culture et le sport puissent dialoguer ensemble. On fait du lien, des passerelles, on fait de la politique.

 

 

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