Lyrics Jean Ségura – Photo NnoMan et Julien Pitinome

Casquette, barbe de trois jours, lunettes de soleil… Lacraps. Ce nom vous dit forcément quelque chose. Il traine ses lyrics dans le rap depuis une dizaine d’années. Sa « poignée de punchlines 2.0 », en 2014, a retourné les réseaux. Rencontre, au Battle Of The Year, festival Hip Hop de renommée mondiale, à Montpellier.

Fumigène : Présente toi en quelques mots ? D’où vient ce blaze ? 

Lacraps: Je suis un petit de quartier, comme plein d’autres, qui a grandi dans le Nord en foyer. J’ai beaucoup vagabondé dans pas mal de villes de France. Je suis arrivé vers 17 ans à Montpellier, après une jeunesse mouvementée passée dans le Nord, vers Roubaix.C’est compliqué comme question, je dirais que je suis juste un être humain. Je fais du rap parce que ça m’a plu, j’en écoutais beaucoup. Et je me suis dit pourquoi pas moi ? “Lacraps” ça vient de mon grand frère, c’est comme ça qu’on l’appelait au quartier. Moi j’étais “la petite craps” mais quand j’ai commencé à rapper j’ai enlevé “la petite”. C’était un clin d’oeil au grand frère au départ, et après c’est resté.

Fumigène :  Tu a donné un concert au Battle Of The Year, festival Hip Hop à Montpellier. Comment vois tu ce festival par rapport à la structuration de la scène hip hop indé sur Montpellier? 

Lacraps: Ecoute ça dépend de ce qu’on entend par scène indé parce que sur Montpellier des Mcs t’en as énormément. Nous là, on a eu la chance de pouvoir participer, certainement parce qu’on a déjà un peu de visibilité. Après clairement il y a du bon à ce qu’existent des évènements hip hop, on va pas se mentir ! Moi je kiffe le break, le fait de pouvoir participer avec un concert programmé dans le cadre du festival, c’est encore mieux. Et je pense que chaque année ça peut servir aussi à mettre en avant des rappeurs peut être un peu moins connu . Pour les danseurs c’est un évènement international, il y a des gens qui viennent de partout, c’est énorme, moi je respecte ça. On est vraiment content de pouvoir participer et de donner de la force à des évènements comme le BOTY.

Fumigène : Avant d’assister à ton concert, nous étions au quartier du Petit Bard où un ancien militant du MIB  nous a fait le récit des combats qu’a connu ce quartier. Toi qui vit maintenant à Montpellier depuis un certain temps comment tu vois la situation des quartiers, leurs évolutions ? 

Lacraps: Malheureusement, comme dans toutes les villes, ils sont délaissés, on voit le manque d’infrastructures pour les jeunes par exemple. Le vrai problème, c’est l’éducation. J’ai l’impression que c’est déjà un calvaire pour les profs de devoir travailler en ZEP. Mais ça n’empêche pas que des gens se bougent, je sais que le MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues. NDLR) a mené beaucoup de combats bénévolement. J’ai un grand respect pour eux. J’ai pas l’impression que mes proches qui vivent en quartiers voient de grandes évolutions. Ils partagent le même sentiment d’être enfermé, les mêmes difficultés pour sortir du quartier “dignement”… Je veux dire, s’en sortir autrement que par la bricave. Les difficultés sont grandes, certains s’en sortent mais au vu des conditions d’embauches et d’insertion en générale, ça reste une minorité.

Mais humblement je te dirais que je n’ai pas de vision politique d’ensemble pour exprimer un point de vue tranché, j’écoute ce que les gens disent. Je sais qu’on a refait certaines façades du quartier de Pergola avec l’arrivée du Tram, parce qu’à l’époque un ministre de je sais plus quoi était venu, mais comme vous avez vu il y a encore de nombreuses tours délabrées à l’heure qu’il est. Et quand tu vas au coeur du quartier du petit Bard tu te rends compte de l’état de certaines tours. C’est un peu la même chose pour d’autres quartiers… Le Petit Bard, ça fait des années que ça dure, depuis que j’habite à Montpellier. Je me rappelle on avait fait des concerts avec la Scred Connexion à l’époque pour que les gens ne se fassent pas virer, au Petit Bard, mais également à la Paillade, et c’était le MIB toujours qui nous invitait. Politiquement c’était notre manière d’apporter de la force pour soutenir tout ces gens.

Fumigène : Est-ce que la lutte du Petit Bard a un écho chez les jeunes de Montpellier?

Lacraps: Je ne sais pas. Peut être pour ceux qui y habitent… Mais même pour eux, je ne suis pas sûr. Les médias prennent tellement de place que souvent les choses te rentrent par une oreille et ressortent immédiatement par l’autre. Du coup, si un gars vient de parler en te disant “tu sais ça serait bien que l’on fasse ceci, cela” comme Hamza du MIB par exemple. Il va se battre pour réunir des jeunes, des gens, les motiver pour faire des actions, pour des bonnes causes et quoi ? Ils vont se dire “ouais c’est bien”, vont rentrer chez eux, regarder la télé, et oublier, passer à autre chose. C’est aussi une question de manque de moyen financier, de manque d’écoute de l’État. Si on arrivait à mettre de l’argent dans ces belles idées, alors les choses seraient tout à fait différentes.

Fumigène : Dans tes textes, tu développes une critique souvent très pertinente du “rap game”, du rap “divertissement”. Dirais tu que tu es un artiste engagé qui pratique un “rap sérieux”?

Lacraps: Oui, clairement. J’ai un petit peu d’espoir, de combativité, et j’espère que les gens le ressentent en m’écoutant. Je ne rappe pas pour dire juste “ça ne va pas”, beaucoup de mc’s le font déjà. Je pense que c’est “nous” le peuple, même si pour certains c’est compliqué à comprendre vu la “matrix” dans laquelle on vit. Qu’est ce qu’ils feraient les 1500 énarques qui nous dirigent si nous décidions de tous nous soulever en même temps ? Imagine ?

Je suis conscient d’avoir des idées politiques, des positions comme “personnage public”. Par exemple quand je décide de mettre un extrait de “Bonjour Tristesse” dans un de mes morceaux, c’est politique, comme une façon supplémentaire d’illustrer mes positions. J’en suis très fier de dire dans un morceau “J’suis pas Charlie, j’suis Adama, j’suis Malik Oussekine”. Après est-ce qu’écrire et dire cette phrase est un acte politique? Je t’avoue que je ne sais pas vraiment. J’émets juste un avis. Mais cette parole devient peut être politique parce que je suis un rappeur et que des gens m’écoutent. 

Fumigène : Depuis deux ans, tu as sorti plusieurs projets, multiplié les scènes… Ca renvoit à une prose de ton titre “J’les écoute plus” qui dit: 

Tu capte pas qu’en bas de la tess tu périmes

On est des lions en cages en train de pourrir au zoo

Vas faire un tour, et j’te parle pas du périph’

Collègue oublie ce que tu connais, j’te parle de t’ouvrir aux autres…”

Est-ce que tu peux nous dire quelques mots sur tes sentiments à ce sujet ? L’importance du voyage ? Les rencontres, la route et le hip hop?

Lacraps: Je pense tout simplement que c’est en rencontrant les autres que l’on apprend. Pour ma part, j’ai beaucoup voyagé. Je suis allé en Algérie, au Burkina Faso, ou encore en Espagne, certes un pays moins dépaysant et choquant que l’Afrique. Là-bas c’est spécial, tu te rends comptes de beaucoup de choses, à commencer par la pauvreté qui n’a rien à voir avec ce que l’on connait ici. On se croit pauvre, ici, en France, alors qu’on l’est pas du tout. On est pauvre d’idées surtout… Là-bas, les gens sont obligés de développer davantage d’ingéniosité ! Je plaisante, mais là-bas avec ce que tu trouves dans cette pièce, les gens te font une voiture (rires) ! Pour mieux se connaître il faut savoir apprendre des autres. Quelle belle phrase! J’avoue ça sonne un peu comme une phrase à la con, mais c’est ce que je pense.

Fumigène : Par ailleurs tu organises souvent des ateliers d’écriture, tu as également fais pas mal de concert pour des association tu peux nous parler un peu de ça?

Lacraps: Les concerts pour des assos on en fait peut être 5, 6 par an. Dans tous les cas j’accepte toujours de les faire bénévolement. De façon très extraordinaire il peut m’arriver d’accepter un petit cachet quand cela m’est proposé et que c’est possible. D’ailleurs, ce n’est pas toujours pour des questions politiques. Par exemple il nous est aussi arrivé de faire un concert pour ELA, une association qui lutte contre contre des maladies rares, les leucodystrophies. Là, on en a un autre de prévu bientôt pour Casti, un jeune supporter montpelliérain qui a perdu un oeil à la suite d’un tir de flashball pendant un match de foot. Au total j’ai dû faire une trentaine de concert de soutien pour différents types d’associations. On est même passé rapper à la ZAD du Testet ! Notre seule limite est économique en fait, on est pas riche mais à chaque fois qu’on peut nous défrayer on est présent.

Fumigène : Dans ton dernier projet « Les Preuves du Temps » tu developpes deux “styles” volontairement distincts : une série de titre Boom Bap et un autre trap. Est-ce que tu te vois comme un pont entre différentes générations ? Comment tu vois l’explosion de la diversité de style que connait la nouvelle génération?

Lacraps: Je ne prétends pas créer des ponts entre les générations, je vis juste avec mon temps. Regardez par exemple le dernier album de Médine, lui aussi a grandi avec le boom bap, et pourtant son dernier projet est intégralement traversé de rythmes trap. Les trentenaires comme moi, ou même les plus anciens, on s’est tous pris une espèce de claque avec l’arrivée du « newschool », il a fallu qu’on s’actualise. Au début ça a piqué un peu, la façon dont la structure des rimes s’effacent peut déboussoler aussi. Une fois admis, j’ai été impressionné par certains morceaux de PNL, ou même par le dernier projet de Rim’K. De façon générale, je pense que l’interprétation, la musicalité et les prods ont pris le dessus. C’est positif, cela peut permettre à tout un chacun de rapper, d’apporter sa touche. On retire un peu le côté technique, et l’énergie prend le dessus. 

Face à cette évolution, on peut aussi observer une espèce de « racisme » ou de néoconservatisme de personnes qui souhaitent coûte que coûte maintenir une pseudo pureté de ce qu’il considère être le « vrai » rap. Même chez des jeunes d’ailleurs. Personnellement, ça me surprend beaucoup. Alors pour ma part, je ne crois pas que je sois un pont, je préfère considérer que la musique se compose de modes et qu’il est important de maintenir une certaine ouverture d’esprit vis-à-vis de ce qui émerge. 

Fumigène : Pour terminer on aimerait bien que tu nous dises quelques mots autour de cette phrase issue de la « Poignée de Punchlines 2.0 » : « J’suis pas Charlie fréro, j’suis Adama j’suis Malik Oussekine » 

Lacraps: C’était une façon de dire que le problème de l’impunité policière n’est pas un problème nouveau. Il n’y a pas eu qu’Adama ou Théo. La liste des personnes brutalisées ou assassinées par la police est malheureusement très longue. Je trouve hallucinant que les gens censés protéger et servir la population soient si peu qualifiés. C’est tout à fait anormal, et cela devrait être l’inverse, il faudrait pouvoir justifier d’une plus grande capacité de compréhension et de résistance que la moyenne. Aujourd’hui devenir policier est plus facile que de trouver n’importe quel autre travail. Après, j’essaye d’avoir une position humble et respectueuse vis-à-vis des familles. Je crains aussi que l’on me soupçonne de « récupération », qu’on vienne me dire « de quoi il se mêle ? il le connait ? il habite dans l’9.3 ? ». Par exemple j’ai fait un son avec Limsa, qui est du quartier de Théo à Aulnay sous Bois. Dans le morceau, il dit: « Crache sur ces flics cheums depuis j’vois les ptits frère dev’nir des blazes sur les t-shirts ». Je trouve que c’est une façon magnifique de dire les choses, avec humilité. Je trouve que c’est mieux que mille phrases, et lui, par ailleurs, a la légitimité de le dire. Après sur mon profil ou sur ma page j’ai partagé tout un tas de vidéos pour dénoncer ces situations, et même si cela n’a pas plu à tout le monde et que certains me disent que je devrais me contenter de partager ma musique sans trop exprimer mes opinions politiques, je m’en moque, j’essaie à ma manière de donner de la force aux familles de victimes.